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Extrait du Blog de Libération “Six Pieds sur terre” du 16/05/2009

En 2040, plus besoin de pétrole aux USA

Cela fait bientôt 33 ans que cet homme détient la solution aux problèmes énergétiques. Time magazine vient d’ailleurs de lui rendre hommage en le classant parmi les 100 personnalités de l’année. Amory Lovins, de passage à Paris pour la promotion de son ouvrage consacré au capitalisme naturel (publié aux Etats-Unis en 1999, ndlr), est un pionnier discret. Au sein de l’Institut Rocky Mountain, think-tank qu’il a créé en 1983, il conseille de grosses entreprises comme le constructeur automobile Ford ou le chimiste Dow Chemical en matière d’efficacité énergétique, et peut se targuer d’avoir l’oreille des plus proches conseillers d’Obama sur la question. Ce type voit loin: il promet que les Etats-Unis pourront intégralement se passer de pétrole en 2040. Entre deux coups de fourchette, interview.

Quel rôle joue l’Institut Rocky Mountain?

Nous pratiquons ce que j’appelle l’acupuncture institutionnelle. Nous intervenons auprès des grosses entreprises comme Ford, Dow Chemical, Boeing, …, pour les convertir à l’efficacité énergétique. Investir dans une usine qui fabrique des fenêtres super isolantes coûte 1000 fois moins cher que de produire toujours plus d’électricité en construisant de nouvelles centrales. Nous pensons qu’il faut échanger les megawatts par des negawatts, c’est à dire des watts que l’on n’a pas besoin de produire puisqu’on ne les consomme pas. Et les grandes entreprises comprennent très bien cela. Et je pense que les changements majeurs sont souvent conduits par les grosses entreprises. Ce n’est pas surprenant quand on comprend qu’économiser de l’énergie et des ressources peut s’avérer très profitable. Dow Chemical a investi un milliard de dollars dans les économies d’énergie et ils ont économisé 9 milliards de dollars en quelques années. Dupont de Nemours a diminué ses émissions de CO2 de 80% par rapport à son niveau de 1990. La flotte de camions de Walmart consomme 25% de carburant en moins. Et il existe de nombreux autres exemples.

Pensez-vous que les choses sont en train de changer ?

Oui. A la création de l’Institut, nous étions une poignée d’amis sans argent. Aujourd’hui, nous avons près de 90 employés et un chiffre d’affaires de 13 millions de dollars. Il existe une profusion de gisements de negawatts: dans le bâtiment, les transports, le chauffage, … De la même façon, il y a les barils de pétrole et ceux que l’on ne consomme pas, les nega-barils.

Que pensez-vous du modèle énergétique français basé sur le nucléaire?

La France me fait l’effet d’une île de politique plutôt hermétique entourée par une mer de réalité qui s’appelle le marché économique. L’industrie nucléaire pense que ses principaux concurrents sont les usines à charbon ou à gaz, bref, les grosses centrales d’énergies fossiles, alors que ses principaux concurrents, à mon sens, sont l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Les adeptes du nucléaire pensent que les centrales énergétiques doivent être grosses alors que le futur appartient aux petites centrales électriques. Ceci dit, je tenais à remercier le gouvernement français d’avoir mis en oeuvre une de nos idées développées dans les années 70, le bonus-malus. Déjà à l’époque, nous pensions qu’il fallait récompenser les vertueux utilisateurs d’appareils énergétiquement efficaces.

Vous ne pensez pas que le nucléaire peut aider à lutter contre le réchauffement climatique ?

Par euro dépensé, les nouvelles centrales éviteront 2 à 20 fois moins d’émissions de CO2 en 20 à 40 fois plus de temps que l’efficacité énergétique, couplée à des énergies renouvelables. Le temps que les nouvelles centrales nucléaires entrent en fonctionnement, il y aura eu un tel saut technologique dans le photovoltaïque, qu’il vaut mieux commencer à économiser l’énergie et décentraliser les réseaux électriques. Le bâtiment de l’Institut Rocky Mountain, construit en 1983, est complètement autonome, il produit sa propre énergie et ne tire aucune électricité du réseau. C’est donc possible. Aujourd’hui, il peut produire plus d’énergie qu’il n’en consomme. Lorsqu’il y a eu des coupures électriques à New York, le seul bâtiment encore éclairé était le poste de police de Central Park. Non relié au réseau, il fonctionne avec son propre générateur.

La nouvelle administration américaine a-t-elle compris les enjeux énergétiques du XXIème siècle?

Je pense qu’à la tête du secrétariat d’Etat à l’énergie, nous avons le groupe de leaders le plus doué qu’aucun gouvernement ait jamais connu. Avant d’être nommé, Steve Chu, actuel secrétaire d’Etat à l’énergie et prix Nobel de physique, dirigeait le laboratoire le plus en pointe sur l’efficacité énergétique, le Berkeley National Lab. Tous les espoirs sont donc permis.

Qu’espérez-vous des négociations climatiques qui se dérouleront en fin d’année à Copenhague?

Dans les discussions climatiques, on entend beaucoup parler de coûts et du fardeau que la lutte contre le réchauffement représente. Ces négociations seraient bien faciles à boucler si les délégations en présence comprenaient que la protection du climat est très profitable économiquement. C’est ce que certaines grosses entreprises ont compris. De toute façon, le secteur privé a toujours un temps d’avance sur les gouvernements.

Donc, vous êtes plutôt pessimiste sur la capacité du monde à gérer la crise climatique…

Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste. Quand je vois un verre à moitié rempli, je ne me demande pas s’il est à moitié plein ou à moitié vide, je constate qu’il est deux fois trop grand et qu’il faut le reconfigurer pour qu’il soit utilisé de façon optimale. Je suis de ceux qui travaillent sur les solutions: je préfère rendre l’espoir possible plutôt que de rendre le désespoir convaincant (“Make hope possible not despair convincing”, joli). En matière d’énergie, c’est la même chose. Peu importe ce qui vous motive, la sûreté nationale, la compétitivité de votre économie, l’emploi, le climat, …, il faut é-co-no-mi-ser. L’efficacité énergétique sera toujours moins chère que le pétrole.

Dans votre ouvrage, Capitalisme naturel, enfin édité en France, vous expliquez que la prise en compte des hommes et des ressources, s’inspirer de la nature, permet de gagner beaucoup d’argent…

Gagner des profits motive toutes les entreprises et beaucoup d’individus. Je n’ai aucun problème avec les profits gagnés honorablement. J’espère seulement que les bénéficiaires sauront placer leur argent dans des usages bénéfiques et bienveillants.

Vous dîtes que le PIB n’est plus un indicateur pertinent. Par quoi le remplaceriez-vous?

Beaucoup de chercheurs développent des indices comme le Net Material Welfare, qui prend en compte les nuisances des biens et des services (plutôt que de les intégrer comme on le fait avec le PIB) et qui soustraie la destruction ou l’épuisement des ressources naturelles (plutôt que de les considérer comme un revenu).

Tous les Humains peuvent-ils vivre l’American way of life?

En principe, avec une optimisation des usages et la fin de tous les gaspillages, les 6,7 milliards que nous sommes pourraient tous avoir le standard de vie américain, mais cela n’est probablement pas nécessaire, ni forcément désirable. Lorsque l’on a demandé à Ghandi ce qu’il pensait de la civilisation occidentale, il a sèchement répondu « Je pense que ce serait une très bonne idée ». Mais l’American way of life se transforme. Une portion significative d’Américains, que certains estiment à au moins 20%, vivent déjà dans la frugalité élégante ou la simplicité volontaire. Une proportion en progression à cause de la récession économique actuelle.

Etes-vous un partisan de la décroissance? Pensez-vous qu’une croissance infinie est possible sur une planète aux ressources finies?

Une croissance infinie de richesses matérielles, non. Mais une croissance infinie d’accomplissements humains, oui. Le marché est un superbe serviteur, un mauvais maître et la pire des religions. Son utilisation responsable requiert une attention de tous les instants. Il faut se demander ce que l’on veut et ce dont on a besoin, à combien on estime le «assez» et comment devenir de meilleurs êtres humains: c’est cela le but des processus économiques, qui, après tout, doivent exister pour servir les hommes et pas eux-mêmes. Toutes les religions nous préviennent contre le matérialisme. Par exemple dans l’Ancien Testament, l’Ecclésiaste nous dit que tout est vanité et que celui qui aime l’argent n’est pas rassasié par l’argent. Les textes religieux enseignent tous que c’est idiot et futile d’essayer de répondre à des besoins immatériels par des moyens matériels. Malheureusement, nous avons d’énormes industries et entreprises dont l’unique objet est de persuader les gens qu’ils veulent des choses dont ils n’ont pas du tout besoin.

25
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09

Peter Sloterdijk entretien 1

Entretien avec Antoine De Baecque

Liberation Samedi 5 août 2006


Qu’est-ce qu’un philosophe moderne ?

La philosophie est mourante, elle est devenue généralement un exercice de mortification. Pour moi, être philosophe, c’est au contraire se condamner à inventer, pour rester vivant. Ou alors il faut se résigner et accepter une position d’épigone, qui répète et commente les textes déjà écrits. Mon travail consiste à tirer les conséquences de l’agonie de la philosophie. Donc à trouver le moyen de sauver la vie et le mouvement dans la philosophie : créer une forme hybride, mélangeant discours théorique, politique, esthétique, littéraire, comme s’il s’agissait de traduire l’aventure de la pensée philosophique dans le domaine de la critique d’art, de la poésie. Un philosophe, aujourd’hui, c’est un commissaire d’exposition. Il faut penser avec l’art contemporain, pas comme s’il s’agissait d’une illustration, mais un discours à part entière. C’est pour cela que je m’intéresse à la pensée formelle : la langue philosophique se doit de passer par l’image, de s’ouvrir à ce vaste domaine de l’image et de l’imaginaire. Ce n’est pas seulement promouvoir une esthétique comme certains philosophes l’ont fait depuis le XVIIIe siècle, mais forger une pensée formelle du monde. Et la forme, c’est le terrain de la littérature et de l’art. Les questions de fond ne sont que des questions de forme pour l’artiste. Et donc désormais pour le philosophe. Je viens de là, et je vais par là. Etes-vous plusieurs à aller « par là » ? Il y a peu d’exemples d’un usage conséquent des formes dans la philosophie. Deleuze, Derrida, Rancière, Badiou, ou Slavoj Zizek récemment. A chaque reprise, chez eux, les formes (cinématographiques, visuelles, architecturales, poétiques) s’incarnent en des théorèmes philosophiques qui n’appartiennent qu’à leur façon de porter des diagnostics sur le temps présent.

Pourquoi avez-vous choisi la sphère, la forme par excellence selon vous de la pensée du monde ?

Je donnais des cours à l’école des beaux-arts de Vienne, en 1988 ? il y a dix-huit ans que je pense à l’aide de sphères ! ?, et j’ai cherché des exemples afin d’expliquer aux jeunes artistes ma conception du monde. C’est à ce moment que j’ai compris combien il était important de trouver une approche artistique aux questions de la philosophie. Je travaillais en fait sur le contraste, dans la pensée occidentale, entre ce que signifie la sphère et ce que signifie la flèche. J’ai peu à peu laissé tomber la flèche, qui m’était moins nécessaire ! La vie est un mouvement circulaire, irréversible : la faculté de se répéter, propre à la sphère, est plus mystérieuse et stimulante que le mouvement unidimensionnel de la flèche, introduction flagrante de l’événement. La philosophie est un éloge de la répétition : c’est la capacité à penser la géométrisation jubilatoire de l’être, sans tomber dans le piège d’une pensée clôturée, circulant en boucle.

Le présent de la société vous influence-t-il ?

C’est essentiel. J’ai été par exemple très marqué par mes années au sein du mouvement étudiant allemand, avec sa psychologie radicale. La génération 68, la mienne, était ainsi sous le coup d’une double volonté : une politisation et une psychologisation totale du monde. C’est la primauté du couple, du binôme, par rapport à l’individu : l’idée fixe, chez moi, celle qui soutient mes ouvrages sur les sphères, est que nous ne sommes plus dans une monologie, mais une dialogie. C’est une nécessité psychique, une manière de toujours chercher un complément pour devenir un individu plus accompli. C’est l’épopée du couple, et de son champ psychique : il est pluripolaire, pourvu d’une pluralité des alliances.

Vous êtes un philosophe de la génération 68 ?

J’ai été formé par une idée importante qui mérite approfondissement : ce besoin de réfuter l’idéologie de la solitude de l’homme, conception à la base de l’existentialisme d’autrefois, ou encore du libéralisme consumériste d’aujourd’hui. La génération 68, au contraire, a prôné une « existence accompagnée », une existence orientée vers les autres. Comment définiriez-vous les générations plus contemporaines ? Je dirais que nous étions une génération sans souci, et que désormais la nouvelle génération est très soucieuse. Entre-temps, nous avons vécu la découverte de l’argent : révélation d’un univers structuré par l’omnipuissance du pouvoir d’achat. Aujourd’hui, on critique le pouvoir, pas le pouvoir d’achat. En revanche, nous étions sûrement plus paranoïaques. Notre pensée a été structurée par l’idée que tout pouvoir livre l’explication d’un moment, c’est une herméneutique du soupçon social et politique, et Foucault a été le maître à penser de cette logique paranoïaque. Chez lui, il n’y a pas d’endroit neutre, innocent, où la déformation par le pouvoir n’aurait pas lieu. La souveraineté du pouvoir est là, dans les délices de cette pensée paranoïaque. Aujourd’hui, je vois à la fois plus de candeur et plus d’ironie, alors que nous étions d’un sérieux éternel. Mais les nouvelles générations savent aussi se mobiliser selon des axes très politiques, lors de la récente crise du CPE par exemple… J’ai une francophilie absurde et inconditionnelle, mais je dois dire que, quand j’ai appris les causes de la mobilisation des jeunes contre le CPE, la France m’a paru de plus en plus mystérieuse. La France est très hermétique au monde environnant, qui a d’ailleurs jugé sévèrement cette demande de tout-Etat, cette impossibilité à réformer. En lisant les journaux français de ce printemps, j’ai eu l’impression d’être replongé dans les années 50 ou 60. La France est devenue le pays le plus hermétique du monde, même le Tibet est d’une totale transparence par rapport à votre Hexagone… Cela vous choque ? Au contraire… C’est un laboratoire qui n’est pas du tout inintéressant : les Français, depuis les années 80, ont élaboré un « laboratoire de luxe social partagé ». Ils ne forment plus des tribus primitives, sujet pour un anthropologue, mais des tribus de luxe, évoluant dans une serre sociale bien tempérée, protégée. Ce que vous demandez aux gouvernements, je le nommerais une « thermo-politique sociale » : éviter le froid social. Mais à l’extérieur de la serre, le froid est terrible… La précarité et la misère touchent certaines populations de plus en plus violemment… Je dirais surtout : comment se fait-il qu’une des populations les plus protégées au monde tienne effectivement ce discours de la catastrophe politique et sociale sur elle-même. J’ai une réponse à la Schopenhauer : le pessimisme est devenu un luxe que seuls les nantis peuvent se permettre. Mais en même temps il est vrai que la France possède des caractéristiques très anciennes, archaïques, primitives, qui se traduisent par des programmes pour créer des emplois moins efficaces qu’ailleurs et un chômage stable depuis au moins trente ans. De même, autre faute inhérente au système hérité en France : on protège trop les plus âgés et pas assez les jeunes. Enfin, l’imaginaire français, y compris des jeunes générations, reste ancien : la foule mythique retrouvée, la manifestation comme exutoire, espoir, défouloir, contre-pouvoir, ou encore ces invocations de la vérité incarnée par le peuple. L’imaginaire de la France reste révolutionnaire, mythe fondateur de l’intellectuel de gauche, alors que son modèle social est très protégé, tout sauf romantique ou libéral.

Est-ce un pays devenu ingouvernable ?

C’est le problème de l’homme d’Etat isolé face à la mentalité défaitiste française, le syndrome Clemenceau, voire de Gaulle. Mais Villepin n’est pas Clemenceau, malgré ses effets de manches ! Il est pourtant très seul face à une nation à remotiver, qui fonctionne selon un protectionnisme fondamental, celui qui doit protéger contre toute agression extérieure. Le grand problème de l’homme d’Etat français est qu’il est condamné à gouverner un peuple qui aurait surtout besoin d’un éducateur. La nation veut un éducateur, comme si elle désirait fondamentalement rester mineure, dépendante, et l’homme politique ne peut plus lui apporter ça. On pourrait aussi dire que la France est restée elle-même alors que le monde a évolué… Ce n’est pas faux. Je pense que l’année charnière est 1979. C’est l’année clé où le monde bascule, sauf la France… Trois événements sont concomitants : le retour de Khomeiny en Iran, qui marque le début de la révolution islamiste dans le monde musulman ; l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher, dont les jeunes gens ont peut-être oublié le nom mais qui est sans doute le personnage symbole de cette époque avec son libéralisme sans culpabilité ; et l’invasion de l’Afghanistan par les Russes, décision fatale au régime soviétique puisqu’il se révélera incapable de battre quelques rebelles afghans. La simultanéité de ces événements est majeure, le tournant de notre époque : montée de l’islamisme, apogée du libéralisme, déclin de la mythologie de gauche. C’est cela qui permet un travail de sape, au niveau international, contre l’idée de l’Etat social, puisque le libéralisme n’est rien d’autre que l’abaissement drastique du prix à payer pour acheter la paix sociale. Seule la France ne participe pas à ce changement de climat planétaire, on s’en rend compte avec le recul. Soit parce qu’elle ne le veut pas, soit qu’elle ne le peut pas. Les deux raisons s’additionnant sans doute. La France a produit une sorte d’exception psycho-politique en tentant de créer un espace protégé où les courants d’air du marché du travail et les eaux glacées du libéralisme seraient comme régulés et réchauffées. Une sorte de microclimat propre, une bulle préservée. C’est une illusion, et en même temps c’est une belle illusion. Ce que je nomme la sphère par excellence, celle où la patrie, les institutions et l’Etat règnent grâce à une maternisation éternelle des citoyens.

19
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“Règles pour le parc humain” de Peter Sloterdijk

Réponse à la lettre sur l’humanisme de Martin Heiddeger

« Les livres, observa un jour le poète Jean Paul, sont de longues lettres adressées à des amis ». On ne saurait définir avec plus d’élégance la caractéristique et la fonction de l’humanisme : il est, dans sa quintessence, une télécommunication, une façon de créer des amitiés à distance par l’intermédiaire de l’écriture. Ce que Cicéron a appelé humanitas est l’une des conséquences de l’alphabétisation. Depuis que la philosophie existe en tant que genre littéraire, elle recrute ses partisans par des écrits contagieux sur l’amour et la sagesse. Elle n’est pas seulement un discours sur l’amour de la sagesse – elle a pour but de susciter cet amour. La raison pour laquelle la philosophie est restée virulente depuis ses débuts, il y a plus de 2 500 ans, tient à sa faculté de créer des amitiés par le texte. Elle s’est transmise de génération en génération, telle une lettre-relais, en dépit des erreurs de copie, et peut-être même grâce à elles, captivant copistes et interprètes. Le maillon le plus important de cette chaîne de correspondance a sans doute été la réception par les Romains de la missive des Grecs. Car ce n’est qu’à partir du moment où les Romains se sont approprié le texte grec que celui-ci est devenu intéressant pour l’Empire et, par delà la chute de l’empire romain d’Occident, accessible à la future culture européenne. Les auteurs grecs auraient certainement été étonnés s’ils avaient su quels amis répondraient un jour à leurs lettres.

Que ceux qui expédient des messages ne soient pas en mesure de prévoir qui en seront les réels destinataires fait partie des règles du jeu de la culture écrite. Les auteurs s’embarquent dans l’aventure, pourtant, et mettent en circulation leurs lettres à des amis non identifiés. Sans la codification sur des rouleaux de papier transportables, jamais ces courriers que nous appelons la tradition n’auraient pu être envoyés. Et sans les lecteurs grecs qui les aidèrent à déchiffrer les missives en provenance de Grèce, jamais les Romains n’auraient pu se lier d’amitié avec leurs expéditeurs. Une amitié à distance suppose donc d’une part les lettres elles-mêmes, et d’autre part des distributeurs et des interprètes. A l’inverse, si les lecteurs romains n’avaient pas été ouverts aux messages des Grecs, il n’y aurait pas eu de destinataires. Sans l’excellente réceptivité romaine, les écrits grecs n’auraient jamais atteint l’Europe occidentale où résident encore aujourd’hui les adeptes de l’humanisme. Il n’y aurait pas eu l’apparition du phénomène humaniste, ni d’aucune autre forme sérieuse de discours philosophique d’origine latine, ni – ultérieurement – de culture philosophique en langue nationale. Si l’on parle aujourd’hui en allemand des choses humaines, c’est en grande partie grâce au fait que les Romains ont reçu les écrits rédigés par les maîtres grecs comme des lettres à des amis d’Italie.

Au vu des conséquences de cette correspondance gréco-romaine à l’échelle historique, la rédaction, l’envoi et la réception des écrits philosophiques revêtent à l’évidence un caractère particulier. Il est clair que l’auteur de ces lettres amicales les envoie dans le monde sans en connaître les destinataires – et même s’il les connaît, il est conscient du fait que son envoi peut aller au-delà, et provoquer un nombre indéfini d’occasions de se lier d’amitié avec des lecteurs anonymes – voire encore à naître. Du point de vue érotologique, cette amitié hypothétique entre ceux qui rédigent des livres ou des lettres et ceux qui les reçoivent représente un cas d’amour à distance – tout à fait dans l’esprit de Nietzsche, pour qui l’écriture a le pouvoir de transformer l’amour du prochain – et du proche – en amour pour une vie inconnue, lointaine et future. Non seulement l’écriture jette un pont entre des amitiés déjà établies bien que géographiquement éloignées, mais elle lance une opération vers l’inconnu, actionne la séduction sur le lointain, ce que dans le langage de la magie de la vieille Europe on appelle actio in distans visant à reconnaître l’ami inconnu et à l’inviter à se joindre au cercle. Car le lecteur peut voir dans ces lettres volumineuses un simple carton d’invitation : si leur lecture attire son attention, il prendra la parole dans le cercle des destinataires pour en accuser réception.

On pourrait ainsi ramener le fantasme communautaire qui sous-tend tous les humanismes au modèle de la société littéraire, dont les membres découvrent, par la lecture de textes canoniques, leur amour pour des inspirateurs communs. Cette interprétation de l’humanisme révèle une vision fantasmée de sectes ou de clubs – le rêve d’une solidarité entre ceux que le destin a élus pour savoir lire. Pour les Anciens, et même jusqu’à l’aube de l’État national moderne, savoir lire revenait de fait à être membre d’une mystérieuse élite – à cette époque, la connaissance de la grammaire était souvent assimilée à une incarnation de la magie.

Au Moyen Âge, du mot anglais grammar découle celui de glamour : on prête à celui qui sait lire de merveilleuses facilités dans les autres domaines. Dans un premier temps les « humanisés » ne sont autres qu’une secte d’alphabétisés. Et comme beaucoup de sectes, elle nourrit des projets expansionnistes et universalistes. Quand l’alphabétisme fantasmé perd toute modestie, il devient mystique grammaticale et littérale, telle la Kabbale qui se passionne pour l’étude du style de l’auteur du monde. En revanche, là où l’humanisme est devenu pragmatique et programmatique, ce qui est le cas des idéologies éducatives caractéristique des États nationaux bourgeois des XIXe et XXe siècles, le modèle de la société littéraire a évolué en principe de société politique. Dès lors, les peuples se sont organisés en groupes entièrement alphabétisés, de force si besoin était. Chaque nation s’ancrant sur les lectures de référence de sa propre culture.

C’est pourquoi, outre les auteurs antiques appartenant au patrimoine commun des Européens, on mobilise les classiques nationaux dont les lettres au public – qui prennent une place démesurée grâce au marché du livre et de l’éducation secondaire – deviennent un puissant ferment pour la création des États.

Que sont les nations modernes sinon d’efficaces fictions nées d’une opinion lettrée rassemblée grâce à la lecture des mêmes auteurs ? La conscription pour les hommes et la lecture obligatoire des classiques pour les jeunes des deux sexes caractérisent l’époque bourgeoise, celle d’une humanité à la fois armée et lettrée. C’est vers elle que se tournent aujourd’hui anciens et nouveaux conservateurs, nostalgiques et désarmés, totalement incapables de justifier le sens théorique ou médiatique d’un quelconque canon de lecture. Il n’y a qu’à voir les résultats déplorables du débat qui a eu lieu récemment en Allemagne sur la nécessité supposée de nouveaux canons littéraires.

C’est entre 1789 et 1945 que les humanismes littéraires nationaux ont connu leur apogée. Les philologues, anciens ou nouveaux, y formaient une caste imbue de son pouvoir et satisfaite de sa réussite, consciente du devoir d’initier la génération suivante afin qu’elle rejoigne le cercle des destinataires des lettres jugées essentielles. Le pouvoir des maîtres d’école et des philologues se fondait non seulement sur leur connaissance privilégiée de la littérature, mais aussi sur leur aptitude à choisir parmi les correspondants du passé ceux qui auraient une influencé sur la création de la communauté. L’humanisme bourgeois reposait en substance sur le pouvoir d’imposer à la jeunesse les auteurs classiques afin de maintenir la valeur universelle de la lecture nationale. En conséquence, les nations bourgeoises allaient devenir, jusqu’à un certain point, des produits littéraires et postaux – fictions d’une amitié inéluctable entre compatriotes, même éloignés, et entre lecteurs enthousiastes des mêmes auteurs.

Si cette époque paraît irrévocablement dépassée, la raison n’en est pas que les gens seraient aujourd’hui trop décadents pour remplir leur devoir littéraire. L’ère de l’humanisme bourgeois national a pris fin parce que l’art d’écrire des lettres propres à inspirer une nation d’amis, même exercé avec le plus grand professionnalisme, ne parvient plus à créer ce lien de communication à distance entre les membres de la société de masses moderne. À cause de l’évolution des médias dans la culture de masse à partir de 1918 (radio) et après 1945 (télévision), et plus encore aujourd’hui avec la révolution des réseaux, la coexistence dans les sociétés actuelles se construit sur de nouvelles bases. Ces bases sont, on peut sans peine le démontrer, résolument post-littéraires, post-épistolaires et, par conséquent, post-humanistes.

Ceux qui trouveraient le préfixe « post » trop dramatique peuvent le remplacer par l’adverbe « marginalement ».

Notre thèse est donc la suivante : la littérature, la correspondance et l’idéologie humaniste n’influencent plus aujourd’hui que marginalement les méga-sociétés modernes dans la production du lien politico-culturel.

Ce n’est nullement la fin de la littérature. Mais elle s’est marginalisée en une subculture sui generis et le temps où elle était surestimée comme vecteur de l’esprit national n’est plus. De même, le lien social n’est plus principalement un produit du livre et de la lettre. Depuis, de nouvelles formes de télécommunications politico-culturelles ont pris le dessus, et ont presque anéanti le principe de l’amitié née de la correspondance. L’ère de l’humanisme moderne en tant que modèle scolaire et éducatif s’est éteinte en même temps que l’illusion que des structures de masses, tant politiques qu’économiques ; pouvaient être organisées sur le mode amiable d’une société littéraire.

Cette désillusion, mise en suspens au moins depuis la Première Guerre mondiale par les érudits de la culture humaniste, connaît une histoire bizarrement contorsionnée, pleine d’allers et retours et de déformations. Car c’est justement vers la fin de l’ère national-humaniste, dans les années d’une noirceur sans exemple de l’après-1945, que le modèle humaniste connaîtra une reviviscence ; cette renaissance est à la fois réflexe et organisée, et servira de modèle à toutes les petites réanimations de l’humanisme qui ont eu lieu depuis. Si le contexte n’avait pas été aussi sombre, on serait bien obligé de parler d’une compétition entre l’enthousiasme et la tromperie. Dans l’ambiance fondamentaliste de l’après-45, il est évident que pour beaucoup de gens il ne s’agissait pas seulement de sortir des horreurs de la guerre pour retrouver une société où ils puissent de nouveau apparaître comme un public pacifié d’amateurs de livres – comme si la jeunesse goethéenne pouvait faire oublier la jeunesse hitlérienne. Nombreux étaient ceux qui pensaient convenable non seulement de reconsulter les textes romains qu’on rééditait, mais aussi les écrits bibliques – lecture de base des Européens – parce qu’ils aspiraient à une résurrection de l’Occident dans l’esprit de l’humanisme chrétien.

Ce néo-humanisme, le regard tourné vers Rome via Weimar, rêvait d’un salut pour l’âme européenne par le biais d’une bibliophilie radicale, d’une exaltation nostalgique et optimiste du pouvoir civilisateur de la lecture classique – si nous nous accordons un instant la liberté de placer Cicéron et le Christ, côte à côte, parmi les classiques.

Ces formes d’humanisme d’après-guerre, aussi illusoires qu’elles puissent être, apportent pourtant un motif sans lequel il serait impossible de comprendre la tendance humaniste dans son ensemble, qu’il s’agisse de l’époque romaine ou des États bourgeois modernes. L’humanisme – le mot comme la chose – se construit toujours contre, du fait qu’il s’engage à sortir l’homme de son état barbare. On peut aisément comprendre que ce soit justement dans les époques où le potentiel barbare se déchaîne en interactions particulièrement violentes entre les hommes, que l’appel à l’humanisme est le plus fort et le plus exigeant. Celui qui s’interroge aujourd’hui sur l’avenir de l’humanité et des moyens de l’humanisation, cherche à savoir s’il peut espérer surmonter les tendances actuelles à l’ensauvagement. L’inquiétant, ici, c’est que l’ensauvagement va depuis toujours de pair avec les plus grands déploiements de pouvoir, qu’il s’agisse de brutalité guerrière ou de l’abêtissement quotidien de l’homme par le divertissement désinhibant que sont les médias. Dans les deux cas, les modèles qui ont marqué l’Europe viennent des Romains. D’une part celui du militarisme expansionniste, et de l’autre, celui des jeux sanglants, une industrie du divertissement promise à un bel avenir.

Le thème latent de l’humanisme est donc le désensauvagement de l’homme, et sa thèse latente est la suivante : de bonnes lectures adoucissent les mœurs.

Le phénomène de l’humanisme mérite attention parce qu’il rappelle, de façon peut-être troublée et floue, que les hommes sont en permanence soumis à deux formes différentes d’éducation, que nous appelons, pour des raisons de simplicité, les influences inhibantes et désinhibantes. Penser que les hommes sont des « animaux sous influence » fait partie du credo de l’humanisme, d’où l’importance de les soumettre à de bonnes influences. Les règles du comportement humaniste rappellent – avec une fausse innocence – que la bataille pour l’homme est permanente, et qu’elle se déroule comme une lutte entre la bestialisation et la domestication.

À l’époque de Cicéron, les deux influences se distinguaient encore facilement, chacune disposant d’un moyen d’expression. Pour ce qui est de la bestialité, les Romains, avec leurs amphithéâtres, leurs jeux de gladiateurs, leurs combats à mort et leurs exécutions à grand spectacle, ont inventé le réseau de mass-media le plus performant de l’Antiquité. Dans les stades déchaînés de la Méditerranée, l’homo inhumanus désinhibé se voit récompensé comme rarement avant ou après dans l’histoire. Sous l’Empire, flatter l’instinct bestial des masses romaines était une technique de domination essentielle et routinière, qui nous est restée en mémoire grâce à la formule de Juvénal « du pain et des jeux ».

On ne peut comprendre l’humanisme antique que si on le considère aussi comme partie prenante d’un conflit de médias, à savoir, comme la résistance du livre contre le cirque, comme l’opposition entre la lecture philosophique qui humanise, rend patient et suscite la réflexion, et l’ivresse déshumanisante des stades romains. Ce que les Romains cultivés appelaient humanitas serait impensable sans la volonté de se distinguer de la culture vulgaire des jeux du cirque. L’humaniste lui-même, perdu dans cette foule hurlante, se rend compte que lui aussi, en tant qu’homme, est exposé au danger contagieux de la bestialité. De retour chez lui, plein de honte d’avoir pris part directement à ces transes, il est donc enclin à admettre que rien d’humain ne lui est étranger ; mais que l’humanité consiste à choisir ; pour développer sa propre nature, les médias qui domestiquent plutôt que ceux qui désinhibent. Ce choix signifie le sevrage de sa probable bestialité et sa volonté de se mettre à distance de l’avilissement déshumanisant de la foule hurlante du cirque.

C’est à l’automne 1946, au plus bas de l’histoire européenne d’après-guerre, que le philosophe Martin Heidegger a écrit sa célèbre Lettre sur l’humanisme. Un texte qui, au premier regard, pourrait passer pour une longue lettre destinée aux amis. Mais la notion d’amitié revendiquée par cet envoi philosophique mémorable n’était plus simplement celle de la communication entre belles âmes bourgeoises, elle n’avait plus rien à voir avec la communion entre un public national et son écrivain classique. Lorsque Heidegger rédigeait cette lettre, il était conscient d’avoir choisi de parler d’une voix cassée, d’écrire d’une main hésitante, il savait que l’harmonie préétablie entre l’auteur et ses lecteurs n’était absolument plus un fait accompli. À cette époque. il ne savait plus s’il avait encore des amis, ou même si des liens d’amitié restaient possibles.

Les bases de l’amitié, les valeurs communes entre érudits européens de différentes nations étaient à redéfinir. Une chose au moins est évidente : ce que le philosophe a jeté sur le papier au cours de l’automne 1946 n’était pas un discours destiné à sa propre nation, ni à une Europe future. C’est dans un esprit à la fois polysémique, prudent et courageux que l’auteur s’est efforcé de concevoir la probabilité de trouver un destinataire adéquat pour son message. Et il a su créer, chose étrange chez un homme d’une disposition aussi régionaliste que lui, une lettre destinée à un étranger. Cet ami potentiel à l’étranger, c’était un jeune penseur qui s’était accordé la liberté, dans la France occupée, de s’enthousiasmer pour un philosophe allemand. Était-ce donc une nouvelle technique pour se lier d’amitié ? Un nouveau style de courrier ? Une manière différente d’unifier les gens de même opinion autour d’un même écrit envoyé au loin ? Une autre recherche d’humanisation ? Un autre contrat social entre les porteurs d’une réflexion sans domicile fixe, qui n’est plus influencée par les idéologies national-humanistes ? Les adversaires de Heidegger n’ont pas omis de remarquer que le petit homme rusé de Messkirch avait su saisir la première chance de réhabilitation offerte après la guerre, profitant, selon eux, de la bienveillance d’un de ses admirateurs français pour échapper à l’ambiguïté politique et pouvoir se réfugier dans les sphères supérieures de la réflexion mystique. Ces soupçons peuvent sembler plausibles, mais ils passent à côté de l’événement – dans le domaine de la pensée comme dans celui de la stratégie de communication – que constitue cette recherche sur l’humanisme, d’abord adressée à Jean Beaufret à Paris, et par la suite publiée et traduite.

En s’interrogeant sur les conditions de l’humanisme européen dans un écrit présenté dans un premier temps sous forme de lettre. Heidegger a créé un espace de réflexion trans-humaniste ou post-humaniste, dans lequel se meut depuis une part essentielle de la réflexion philosophique sur l’homme. En répondant à une lettre de Jean Beaufret, Heidegger reprend surtout la formulation suivante : « comment redonner un sens au mot “humanisme “ » ?

Dans sa réponse adressée au jeune français, Heidegger se permet une discrète correction, qui se dévoile le plus clairement dans les deux répliques suivantes :
« Vous demandez : comment redonner un sens au mot “humanisme” ? Cette question dénote l’intention de maintenir le mot lui-même. Je me demande si c’est nécessaire. Le malheur qu’entraînent les étiquettes de ce genre n’est-il pas encore assez manifeste ?
« Cette question ne présuppose pas seulement que vous voulez maintenir le mot “humanisme” ; elle contient encore l’aveu qu’il a perdu son sens. »

Ici se manifeste un des éléments de la stratégie de Heidegger : il faut abandonner le terme d’humanisme si l’on souhaite retrouver dans sa simplicité et son inéluctabilité initiales le véritable devoir de pensée, question qu’on pensait résolue dans la tradition humaniste ou métaphysique. Sur un ton grave : pourquoi vanter encore comme solution l’homme, placé philosophiquement au centre de la pensée humaniste, si le problème est justement l’homme lui-même, avec sa surévaluation et ses éternelles explications métaphysiques ? La reformulation de la question posée par Beaufret n’est pas exempte de cruauté magistrale, car elle met en évidence la mauvaise réponse incluse dans la question, tout à fait à la manière socratique. On y trouve en même temps une réflexion sérieuse sur les trois remèdes les plus courants à la crise de 1945, le christianisme, le marxisme et l’existentialisme, présentés côte à côte comme des variantes de l’humanisme ne se différenciant que par leur structure superficielle – ou de façon plus crue encore, comme trois manières d’éluder la question radicale de la nature humaine.

Heidegger propose, de la seule manière qui lui semble adaptée, de mettre un terme à l’omission incommensurable dans la pensée européenne, à savoir la question non posée sur la nature humaine : celle qui est existentielle et ontologique. L’auteur se montre toutefois disposé – bien que ce soit à travers les formulations provisoires – à apporter son aide pour faire enfin apparaître la question correctement formulée. En utilisant ces formulations, qui semblent modestes, Heidegger ouvre des conséquences déconcertantes : il caractérise l’humanisme – qu’il soit antique, chrétien ou des Lumières – comme l’agent de la non-pensée depuis deux mille ans. Il lui reproche d’avoir fait barrage à l’émergence de la véritable question sur la nature humaine, en se contentant d’interprétations rapides, en apparence évidentes et inévitables. Heidegger explique pourquoi il pense contre l’humanisme dans son œuvre Être et Temps : non parce que l’humanisme aurait surestimé la notion d’humanitas, mais justement parce qu’il n’a pas visé suffisamment haut.

Mais que veut dire placer la nature humaine suffisamment haut ? Premièrement, cela signifie renoncer à l’habituelle fausse dépréciation. La question de la nature humaine ne serait jamais correctement posée tant qu’on ne prendrait pas de distance par rapport à l’exercice le plus ancien le plus obstiné et le plus corrupteur de la métaphysique européenne : la définition de l’homme en tant qu’animal rationale. Dans cette interprétation de la nature humaine, on définit la nature de l’homme à partir de son animalitas, enrichie par des additifs intellectuels. L’analyse existentielle-ontologique de Heidegger se révolte contre cette idée, car pour lui la nature humaine ne saurait être définie dans une optique zoologique ou biologique, même en y ajoutant régulièrement un facteur intellectuel ou transcendant.

Sur ce point, Heidegger demeure inflexible, tel un ange en colère brandissant des épées croisées, dressé entre l’homme et l’animal afin de repousser toute ressemblance ontologique entre les deux. Sous le coup de l’émotion antivitaliste et antibiologique, il va jusqu’à prononcer des propos presque hystériques comme par exemple, « C’est comme si le divin nous était plus proche que la vie déconcertante. »
Au fond de ce pathos antivitaliste il parvient à la conclusion que la différence entre l’homme et l’animal serait ontologique et non spécifique ou générique, raison pour laquelle on ne peut en aucune circonstance définir l’homme comme étant analogue à un animal doté d’un avantage culturel ou métaphysique. La façon d’être de l’humain serait essentiellement, et surtout du point de vue ontologique, différente des autres espèces végétales ou animales, parce que l’homme possède le monde et se trouve dans le monde, tandis que la végétation et les animaux sont intégrés seulement dans leurs environnements respectifs.

S’il existe une raison philosophique au discours sur la dignité de l’homme, elle trouve son fondement dans le fait que l’homme lui-même est visé par l’Être et, comme Heidegger se plaît à le formuler – en sa qualité de philosophe pastoral, parce que l’homme aurait été appelé pour veiller sur lui-même. C’est pourquoi les hommes posséderaient la langue. Mais selon Heidegger, cette faculté leur sert non seulement pour communiquer et s’apprivoiser ainsi mutuellement, mais aussi :
« Le langage est bien plutôt la maison de l’Être en laquelle l’homme habite et de la sorte “ek-siste”, en appartenant à la vérité de l’Être sur laquelle il veille. Il ressort donc de cette détermination de l’humanité de l’homme comme ek-sistence que ce qui est essentiel, ce n’est pas l’homme, mais l’Être comme dimension de l’extatique de l’ek-sistence. »

Lorsqu’on étudie de près ces formulations qui ont au premier abord une connotation hermétique, on commence à comprendre pourquoi la critique contre l’humanisme de Heidegger se sent protégée contre le danger d’aboutir à l’inhumanisme. En repoussant la thèse, revendiquée par l’humanisme, que la nature humaine aurait été suffisamment étudiée, tout en y opposant sa propre onto-anthropologie, Heidegger reste pourtant indirectement fixé sur la fonction la plus importante de l’humanisme classique, à savoir : l’amitié que l’homme éprouve pour les mots de l’Autre. Il va jusqu’à radicaliser le mobile qui pousse vers l’amitié, il le transpose du domaine pédagogique au centre de la réflexion ontologique.

Ici le discours, souvent cité et moqué, sur l’homme en sa qualité de gardien de l’être trouve son sens. En se servant d’images pastorales et idylliques, Heidegger parle du devoir propre à l’homme, et de la nature humaine d’où naît ce devoir : garder l’Être et rester analogue à l’être. Certes, l’homme ne surveille pas l’Être comme le malade les symptômes de sa maladie, mais plutôt comme le berger ses troupeaux dans la clairière. Avec cette différence cruciale qu’il n’est pas question ici de garder des troupeaux de bétail mais de concevoir le monde comme une circonstance ouverte, et plus encore que garder ne signifie pas ici un devoir de surveillance de ses propres intérêts, choisi en toute liberté, mais que c’est l’être lui-même qui emploie les hommes comme gardiens. Le lieu propice à cet emploi est la clairière, l’endroit où l’Être se révèle en tant que ce qui est.

Ce qui rassure Heidegger dans sa certitude d’avoir grâce à ces formulations, repensé et surenchéri sur l’humanisme, est le fait qu’il englobe l’homme, considéré comme la clairière de l’être, dans l’apprivoisement et dans une école de l’amitié qui iraient bien plus loin que tout effort humaniste pour « débestialiser » l’homme, et que tout amour cultivé pour le texte qui parle de l’amour. En définissant l’homme comme gardien et voisin de l’Être, et en désignant la langue comme maison de l’Être, il oblige l’homme à être analogue à l’Être, ce qui lui impose un recueillement radical et qui l’expose, en sa qualité de gardien – près de sa maison -, à une réflexion qui exige d’avantage de calme et de placidité que l’éducation la plus complète ne pourrait le faire.

L’homme est soumis à une retenue extatique plus significative que l’observance civilisée du lecteur dévot des classiques. Le séjour immanent heideggerien dans la maison de la langue est considéré comme une attente de ce que l’être lui-même a à dire. Il affirme une sensibilité à ce qui est proche qui rendrait l’homme plus calme et plus docile que l’humaniste lisant les classiques. Heidegger exige un homme plus domestiqué qu’un simple bon lecteur. Il veut susciter un processus amical dans lequel il ne serait plus accueilli comme un simple auteur classique parmi d’autres. Dans un premier temps, il faudrait que le public, qui par nature se compose d’un cercle réduit de personnes conscientes, se rende compte que l’être a repris la parole à travers lui en tant que mentor de la question de l’être.

De cette manière, Heidegger fait de l’Être l’unique auteur de toutes les lettres essentielles et se positionne lui-même en tant que secrétaire actuel. Celui qui adopte une telle position a le droit de noter des balbutiements et de publier des silences. C’est donc l’Être qui émet les lettres déterminantes, plus précisément, il donne des signes à des amis dotés de présence d’esprit, à des voisins réceptifs, à des gardiens silencieux et recueillis. Et pourtant, aussi loin que nous voulons tourner nos regards, à partir de ce cercle de co-gardiens et d’amis de l’être, nous ne pouvons ni créer des nations, ni même fonder des écoles alternatives. Et cela surtout parce qu’il ne peut exister de canon public des signes de l’Être, à moins de considérer pour le moment les opera omnia de Heidegger comme la norme et la voix de l’hyper auteur anonyme.

Face à ces communions obscures, comment constituer une société de voisins de l’Être demeure incertain. Cette société devrait sûrement, avant que quelque chose de plus clair ne se décide, apparaître comme une église invisible de particuliers dispersés, parmi lesquels chacun prête à sa manière attention à l’apparition du monstrueux (des Ungeheuren), en attendant les propos qui expriment ce que la langue impose à celui qui reçoit et prend la parole. Il n’est pas utile de décrire ici en détail le caractère crypto-catholique des symboles de méditation heideggeriens.

Ce qui est crucial ici, c’est que grâce à la critique sur l’humanisme de Heidegger, se propage un changement d’attitude qui voue l’homme à une ascèse réfléchie bien au-delà de tous les objectifs d’éducation humanistes. Et ce n’est que grâce à cette ascèse qu’une société de personnes réfléchies, au-delà de la communauté humaniste et littéraire, pourrait se former. Il s’agissait ici d’une société qui saurait repousser l’homme du centre car elle aurait compris que les hommes n’existent qu’en qualité de « voisins de l’être », et non comme des propriétaires de maisons obstinés ou les seigneurs d’une location principale sous contrat non résiliable. L’humanisme ne peut rien apporter à cette ascèse tant qu’il vise l’idéal de l’homme puissant.

Les amis humanistes d’auteurs humains passent à côté de la bienheureuse faiblesse à travers laquelle l’Être se montre à ceux qui sont sensibles et qui se sentent concernés. Dans l’optique de Heidegger, l’humanisme ne conduit pas à une accentuation du sentiment de l’humilité ontologique, c’est plutôt dans l’humanisme qu’il pense voir fonder une contribution à l’histoire de reconstruction de la subjectivité. En effet, Heidegger étudie l’histoire européenne en tant que théâtre des humanismes militants. Elle sert de terrain à la subjectivité humaine qui se défoule avec des conséquences fatales dans sa domination de l’étant. Dans cette perspective, l’humanisme est le complice naturel de toute horreur commise sous le prétexte du bien-être de l’humanité. Dans ce combat de titans tragique entre le bolchévisme. le fascisme et l’américanisme au milieu du siècle s’étaient affrontées – selon l’opinion de Heidegger – trois variantes de la même violence anthropocentrique, trois candidats pour un règne mondial enjolivé par des idéaux humanitaires. Le fascisme s’est singularisé en démontrant plus ouvertement son mépris des valeurs inhibantes que sont la paix et l’éducation.

Le fascisme est effectivement la métaphysique de la désinhibition, peut-être même une figure de la désinhibition de la métaphysique. Du point de vue de Heidegger, le fascisme représentait la synthèse de l’humanisme et du bestialisme – à savoir la coincidence de l’inhibition et de la désinhibition.
Face à de tels rejets et de telles transformations, il s’apprêtait à reposer la question fondamentale de l’apprivoisement et de la formation de l’homme. Et même si les jeux de réflexion ontologiques de Heidegger sur l’homme en tant que gardien – qui en son temps firent scandale – paraissent aujourd’hui totalement anachroniques, ils ont pourtant le mérite d’avoir articulé la question sur l’époque, en dépit de leur extraordinaire maladresse : par quels moyens pourrait-on apprivoiser l’homme si même l’humanisme, véritable école de domestication de l’homme, a échoué ? Qu’est-ce qui pourrait apprivoiser l’homme si tous ses efforts pour se domestiquer lui-même l’ont surtout conduit à dominer l’étant ? Qu’est-ce qui pourrait apprivoiser l’homme si malgré toutes les expériences d’éducation de l’espèce humaine, il n’est toujours pas clair qui forme les éducateurs à enseigner quoi ? Ou serait-il possible que l’on ne puisse plus poser de manière compétente la question sur la formation de l’homme dans le cadre d’une simple théorie de la domestication et de l’éducation ?
Nous allons maintenant dériver des notions de Heidegger, dans lesquelles il nous ordonne de nous arrêter sur la pensée méditative, en essayant de jeter un regard historique sur la clairière extatique dans laquelle l’être s’adresse à l’homme. Il s’avère que, concernant le séjour de l’homme dans la clairière – ou pour citer Heidegger, le se-placer ou se faire-porter dans la clairière de l’Être – il ne s’agit pas du tout d’une condition ontologique et qui pour cette raison ne vaudrait pas l’interrogation. Il existe une histoire où l’homme entre dans la clairière, que Heidegger avait résolument ignorée – et c’est l’histoire sociale de l’homme touché par la question de l’Être, et le remous historique dans la béance de la différence ontologique.

C’est le moment d’aborder d’une part l’histoire naturelle du détachement (Gelassenheit) de la placidité grâce auquel l’homme a pu se développer en animal ouvert sur le monde et capable d’exister dans le monde, et d’autre part l’histoire sociale des domestications, par lesquelles à l’origine les hommes en tant qu’êtres se rassemblent afin de correspondre au tout. L’histoire réelle de la clairière – qui est nécessairement l’origine d’une réflexion profonde sur l’humanité au-delà de l’humanisme – est donc composée de deux grands récits, convergeant dans une perspective commune, à savoir, l’explication pour l’évolution de l’animal sapiens à l’homme sapiens.

Le premier de ces récits démontre l’aventure de l’homination. Il rapporte comment pendant les longues périodes de la préhistoire pré-humaine et humaine s’est créée, à partir de l’homme, mammifère vivipare, une espèce de créatures nées trop tôt, qui – si l’on peut utiliser des termes aussi paradoxaux – ont occupé leur environnement avec de plus en plus d’imperfection animale.

C’est alors qu’intervient la révolution anthropogénétique – l’éclatement de la naissance biologique en un acte de venir-au-monde. Dans sa réserve entêtée contre toute anthropologie et dans son zèle de préserver le point de départ à l’existence et à l’être-dans-le-monde de l’homme dans une idée purement ontologique, Heidegger n’a pas prêté suffisamment d’attention à cette explosion. Car la raison pour laquelle l’homme a pu devenir une créature qui existe dans le monde, a ses fondements dans l’évolution de l’espèce, qu’on pourrait évoquer à travers les termes insondables de naissance précoce, de néoténie et d’immaturité animale chronique de l’homme. On pourrait aller jusqu’à définir l’homme comme une créature qui a échoué dans sa tentative de garder son animalité.

Dans son échec à exister en tant qu’animal, la créature indéfinie échappe à l’environnement et gagne ainsi le monde au sens ontologique. Ce venir-au-monde extatique et cette dédication à l’être est l’héritage de l’évolution de l’homme. Si l’homme est-dans-lemonde, c’est parce qu’il appartient à un mouvement qui le met au monde et qui l’expose au monde. Il est le produit d’une hypernaissance qui fait du nouveau-né un habitant du monde. Cet exode ne produirait que des animaux psychotiques si, en même temps qu’il apparaît dans le monde, l’homme n’emménageait pas dans ce que Heidegger appelait la maison de l’être. Les langues traditionnelles de l’espèce humaine ont rendu vivable l’extase de l’être-dans-le-monde en montrant aux hommes comment leur être-au-monde peut en même temps être vécu comme être-en-accord-avec-soi. Sur ce point la clairière présente un événement à la limite de l’histoire naturelle et culturelle, et le venir-au-monde humain prend très tôt des traits d’un accès au langage.

L’histoire de la clairière ne peut pourtant pas être développée comme un conte sur l’emménagement des hommes dans les maisons de la langue. Car aussitôt que les hommes dotés de la parole vivent en communauté en se liant non seulement à des maisons de langage mais aussi à des maisons construites, ils sont attirés par la sédentarité. A partir de là. ils ne se laissent plus seulement abriter par leurs langues mais aussi apprivoiser par leurs habitations. Les maisons des hommes (y compris les temples de leurs dieux et les palais de leurs rois) sont les marques les plus frappantes qui s’élèvent dans la clairière. L’histoire culturelle a clairement montré qu’en même temps que la sédentarisation, les rapports entre l’homme et l’animal se sont métamorphosés. A partir de l’apprivoisement de l’homme par l’habitation, commence parallèlement l’épopée des animaux domestiques. Leur intégration aux maisons des hommes n’est cependant plus une simple histoire d’apprivoisement mais aussi de dressage et d’élevage.

L’histoire monstrueuse de la cohabitation entre l’homme et les animaux domestiques n’a pas encore été présentée d’une manière adéquate : jusqu’à nos jours, les philosophes se sont refusés à concevoir leur propre rôle dans cette histoire. Le voile de silence que les philosophes ont jeté sur l’ensemble biopolitique que forment la maison, les hommes et les animaux, n’a été levé que par endroits et les observations vertigineuses qui ont été faites soulèvent des problèmes bien trop compliqués pour les hommes. Le plus simple est encore celui du rapport entre la sédentarisation et l’aptitude à théoriser – car on peut avancer que la théorie est une variante des tâches domestiques.

Pour les Anciens, la théorie est comparable à un regard serein jeté par la fenêtre – elle est d’abord principe de contemplation, avant que les temps modernes n’en fassent un principe de travail, depuis que le savoir prétend être un pouvoir. En ce sens, les fenêtres sont comme les clairières des murs derrière lesquels les hommes ont évolué en êtres capables de théoriser. Les promenades, pendant lesquelles se crée une symbiose entre le mouvement et la réflexion, sont un prolongement de la vie à la maison. Les fameuses « promenades de pensée » heideggeriennes par les champs et les chemins qui ne mènent nulle part sont typiquement l’exercice d’un homme qui a sa maison derrière lui.

Considérer la clairière comme un principe qui naît de la sédentarité ne touche qu’à l’aspect bénin du développement de l’homme dans la maison. La clairière est à la fois un champ de bataille et le lieu de la décision et de la sélection. A cet égard les formulations d’une philosophie pastorale ne sont plus adaptées. Là où se situent les maisons, il faut décider de ce que doivent devenir les hommes qui les habitent. C’est l’action qui détermine lesquels des constructeurs seront dominants. Au moment où les hommes apparaissent comme bâtisseurs de villes et créateurs d’empires, c’est dans la clairière que sont révélées les missions pour lesquelles ils se battent. Grave sujet que Nietzsche, le maître de la pensée dangereuse, décrit en termes oppressants dans la troisième partie de Ainsi parlait Zarathoustra :
« Car il voulait apprendre ce que dans l’intervalle était devenu l’homme, s’il avait grandi ou bien rapetissé. Et, une fois, il vit un alignement de maisons neuves lors s’étonna et dit : que signifient ces maisons ? En vérité ne les bâtit une grande âme, à son image ! »
« Et ces chambres et ces réduits ! Se peut-il qu’en sortent et qu’y entrent de vrais hommes ? »
« Et Zarathoustra demeurait immobile et il réfléchissait. Dit enfin, chagriné : « Tout a rapetissé !
Partout je vois portes plus basses ; qui est de mon espèce encore y peut passer – mais il lui faut courber l’échine ! »
« J’avance parmi ce peuple et tiens les yeux ouverts : ils ont rapetissé et toujours davantage rapetissent ; – et c’est à cause de ce qu’ils enseignent sur le bonheur et la vertu. »
« Certains d’entre eux veulent, mais la plupart ne sont que voulus. »
« Tout ronds, loyaux et complaisants, entre eux tels sont les gens, comme des grains de sable ils sont avec des grains de sable tout ronds, loyaux et complaisants.
Modestement embrasser un petit heur – c’est ce qu’ils nomment “résignation” ! »
« Au fond, bien simplement, ils veulent une seule chose avant tout : que personne ne leur fasse du mal. »
« Leur est vertu ce qui rend modeste et docile ; ainsi du loup ils firent le chien, et de l’homme même la meilleure bête domestique au service de l’homme. » (Ainsi parlait Zarathoustra. Folio, p. 209).

Dans cette rhapsodie se dissimule sans nul doute un discours théorique sur l’homme comme puissance capable d’apprivoiser et de faire de l’élevage. Aux yeux de Zarathoustra, les hommes contemporains sont principalement des éleveurs performants, puisqu’ils ont réussi à faire de l’homme sauvage le dernier homme. Il va de soi que cela n’a pu se faire par de simples moyens humanistes de domptage, de dressage et d’éducation. La thèse de l’homme comme éleveur d’homme fait éclater l’horizon humaniste, dans la mesure où l’humanisme n’a ni la capacité ni le droit de penser au-delà de la question du domptage et de l’éducation. L’humaniste se sert de l’homme comme prétexte et le soumet à domptage, dressage et éducation, convaincu du rapport essentiel entre la lecture, la station assise et l’apaisement. En revanche, Nietzsche, qui a étudié Darwin et Paul avec la même attention, perçoit, derrière l’horizon serein de la domestication scolaire de l’homme, un second horizon, plus sombre. Il subodore un espace dans lequel commenceront inévitablement des luttes à propos des variantes de l’élevage de l’homme – et c’est là que se révélerait la face cachée de la clairière. Lorsque Zarathoustra se promène à travers cette ville où tout est rapetissé, il voit le résultat d’une politique d’apprivoisement réussie et incontestée : il lui semble que les hommes ont réussi à élever une nouvelle variante humaine, plus petite de taille, en mélangeant habilement l’éthique et la génétique. Ils se sont librement soumis à la domestication et au choix d’élevage qui mène à un comportement domestique. L’étrange critique de l’humanisme à laquelle se livre Zarathoustra vient de ce qu’il a pris conscience de la fausse innocence dont s’entoure l’homme moderne prétendument bon.

On ne saurait pourtant parler d’innocence si les hommes choisissent délibérément de s’élever eux-mêmes pour être innocents. La prévention nietzschéenne envers toute culture humaniste repose sur la découverte du secret de la domestication humaine. Il souhaite dénoncer et révéler la fonction secrète de ceux qui se sont approprié le monopole de l’élevage – les prêtres et les professeurs qui se présentent comme amis de l’homme – afin de pouvoir lancer une controverse, nouvelle dans l’histoire du monde, entre les différents éleveurs et leurs programmes.

Nietzsche postule ici le conflit de base pour l’avenir : la lutte entre petits et grands éleveurs de l’homme – que l’on pourrait également définir comme la lutte entre humanistes et super-humanistes, entre amis de l’homme et amis du surhomme. Contrairement à l’interprétation qu’en firent, dans les années 30, les mauvais lecteurs de Nietzsche bottés et casqués, l’emblème du surhomme n’est pas un rêve de désinhibition brutale, ou de défoulement dans la bestialité. L’expression ne renvoie pas non plus à l’homme dans son état originel, avant qu’il ne devienne un animal domestiqué et dévot. Lorsque Nietzsche parle du surhomme, il pense à une époque bien au-delà du présent, il prend la mesure du processus millénaire au long duquel s’est opérée la production de l’homme au moyen d’un entrelacs d’élevage, d’apprivoisement et d’éducation, dans une usine qui a su se rendre presque invisible et qui, sous prétexte d’éduquer, ne visait qu’à domestiquer.

Avec ses allusions – et dans ce domaine seules les allusions sont possibles et justifiables – Nietzsche esquisse les contours d’un gigantesque terrain : le destin de l’homme futur ! Peu importe le rôle du concept du surhomme. Il est possible que Zarathoustra soit le porte-parole d’une hystérie philosophique dont l’effet contagieux s’est dissipé, peut-être pour toujours. Le discours sur la différence et le rapport entre l’apprivoisement et l’élevage cependant, et évidemment toute intuition concernant l’existence d’une production de l’homme ou d’« anthropotechnique » dans un sens plus général, sont des exemples que la pensée actuelle doit prendre en considération, à moins qu’elle se concentre de nouveau sur la minimisation du danger.

Nietzsche est probablement allé trop loin en suggérant que la domestication de l’homme serait l’œuvre calculée d’éleveurs cléricaux, suivant ainsi l’instinct paulinien qui, pressentant le risque de l’évolution d’un caractère obstiné et autonome chez l’homme, y oppose immédiatement ses techniques d’extinction et de mutilation. C’est là, certes, une pensée hybride, d’une part parce qu’elle conçoit ce processus d’élevage sur une période trop courte – comme si quelques générations de domination des prêtres suffisaient pour faire des loups des chiens, et de créatures primitives des professeurs de l’université de Bâle, et d’autre part, plus important encore, parce qu’elle présume un responsable conscient tandis qu’on s’attendrait plutôt à un élevage sans éleveur, à un dérivé bioculturel sans sujet.

Et pourtant même en mettant de côté l’exaltation anti-cléricale, la pensée de Nietzsche conserve un fond suffisamment puissant pour permettre d’aller plus loin dans la réflexion sur l’humanité, au-delà de la notion humaniste de l’innocence.

Le sujet de la domestication de l’homme est le grand impensé dont l’humanisme, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, n’a jamais tenu compte. Jusqu’à ce que cela devienne intenable et que nous soyons submergés par cette évidence : ce n’est pas avec des lettres que nous aurions pu ou pourrions arriver à apprivoiser et éduquer l’homme. À l’évidence, la lecture a été le grand pouvoir éducateur des hommes – et dans une mesure plus modeste, elle l’est toujours. La sélection en revanche – peu importe la manière dont elle s’est développée – a toujours été un pouvoir occulte. « Leçon » et « sélection » ont plus en commun que ne saurait l’admettre n’importe quel sociologue, et même en tenant compte du fait que, pour le moment, nous sommes incapables de reconstruire de façon précise le rapport entre la lecture et la sélection, nous pouvons cependant imaginer qu’il y a du vrai.

Jusqu’à la généralisation de l’alphabétisation, la culture lettrée a exercé une influence très sélective sur les sociétés. Elle créait entre lettrés et illettrés un fossé si infranchissable qu’il en faisait presque des espèces différentes. Si l’on voulait, en dépit des rappels à l’ordre de Heidegger, parler à nouveau anthropologie, on pourrait définir les hommes des temps historiques comme des animaux parmi lesquels certains savent lire et écrire, et les autres pas. Dès lors, nous ne sommes plus qu’à un pas, certes audacieux, de la thèse selon laquelle les hommes sont des animaux parmi lesquels certains sont éleveurs et les autres élevés – une pensée qui fait partie du folklore pastoral en Europe depuis les réflexions de Platon sur l’éducation et sur l’État. La phrase de Nietzsche, citée ci-dessus, comporte une allusion à cette idée lorsqu’il dit que parmi les gens qui se trouvent dans les petites maisons, quelques-uns seulement exercent la volonté, ils veulent, tandis que les autres ne font que la subir, ils sont voulus. Être seulement voulu signifie exister comme objet et non comme sujet de la sélection.

C’est la signature de notre époque technologique et anthropo-technologique : de plus en plus de gens se retrouvent du côté actif et subjectif de la sélection, sans avoir volontairement choisi le rôle de sélecteur. On ne peut que le constater : il y a un malaise dans ce pouvoir de choix, qui deviendrait bientôt une option de non-culpabilité si les hommes refusent explicitement d’exercer leur pouvoir de sélection. Quand les possibilités scientifiques se développent dans un domaine positif, les gens auraient tort de laisser agir à leur place, compte s’ils étaient aussi impuissants qu’avant, un pouvoir supérieur, que ce soit Dieu, le destin ou les autres. Mais on sait que les refus, les démissions sont condamnés à la stérilité : il faudrait donc, à l’avenir, jouer le jeu activement et formuler un code des anthropo-technologies. Un tel code modifierait rétrospectivement la signification de l’humanisme classique, car il montrerait que l’humanitas n’est pas seulement l’amitié de l’homme avec l’homme, mais qu’elle implique aussi – et de manière de plus en plus explicite – que l’homme représente la vis maior pour l’homme.

Tout cela est déjà en partie présent chez Nietzsche, lorsqu’il osait se décrire comme une force majeure en imaginant les influences à long terme de ses idées. L’embarras causé par ces propos tient au fait qu’il faudrait attendre des siècles ou des millénaires avant de pouvoir juger de telles prétentions. Qui a le souffle suffisamment long pour être en mesure d’imaginer une époque dans laquelle Nietzsche serait aussi loin dans l’Histoire que Platon l’était pour Nietzsche ? Il suffit qu’il soit bien clair que les prochaines longues périodes seront pour l’humanité celles des décisions politiques concernant l’espèce. Ce qui se décidera, c’est si l’humanité ou ses principales parties seront capables d’introduire des procédures efficaces d’auto-apprivoisement. C’est que la culture contemporaine est elle aussi le théâtre du combat de titans entre domestication et bestialité, et entre leurs médias respectifs. Dans un processus de civilisation qui doit affronter une vague de désinhibition sans précédent, il serait bien surprenant que l’apprivoisement enregistre des succès. Savoir, en revanche, si le développement va conduire à une réforme génétique de l’espèce ; si l’anthropo-technologie du futur ira jusqu’à une planification explicite des caractères génétiques ; si l’humanité dans son entier sera capable de passer du fatalisme de la naissance à la naissance choisie et à la sélection pré-natale, ce sont là des questions encore floues et inquiétantes à l’horizon de l’évolution culturelle et technologique.

Le propre de l’humanitas est que les hommes se trouvent exposés à des problèmes trop compliqués pour eux sans qu’ils puissent pour autant décider de ne pas y toucher. Cette provocation, pour l’être humain, de se voir confronté à la fois à l’inévitable et à l’insurmontable qui en résulte, a marqué la philosophie européenne dès ses débuts, et petit-être en est-elle elle-même la trace. Après tout ce qui a été dit, il n’est pas surprenant que cette trace se manifeste dans le discours sur la surveillance et l’élevage de l’homme.

Dans son dialogue Le Politique (Politikos), qu’on traduit volontiers par l’homme d’État, Platon a présenté la Magna Charta d’une politologie pastorale européenne. Ce texte a deux significations importantes : il démontre clairement l’idée que se faisait l’Antiquité de la pensée (l’établissement de la vérité par une classification et une décomposition scrupuleuse des notions et des faits) ; cependant sa valeur incommensurable dans l’histoire de la pensée est due au fait qu’il est présenté comme une conversation professionnelle entre éleveurs (et ce n’est pas par hasard que Platon choisit des personnages atypiques : un étranger et Socrate, comme si les Athéniens ordinaires n’avaient pas le droit d’y participer), mais aussi parce ce dont il s’agit, c’est de sélectionner un homme d’État comme il n’en existait pas à Athènes, et d’élever un peuple comme aucune ville n’en avait jamais connu. L’étranger et Socrate le jeune vont donc tenter d’établir la politique future, ou l’art des gardiens de la cité, sur des règles transparentes et rationnelles.

Ce projet de Platon a suscité dans le « zoo humain » une inquiétude intellectuelle qui n’a jamais pu être apaisée. Depuis le politikos et depuis la politeia il existe des discours qui parlent de la communauté comme s’il s’agissait d’un parc zoologique, qui est en même temps un « parc à thèmes ». À partir de là, l’entretien des hommes dans des parcs – et des villes – peut apparaître comme une tâche zoo-politique. Ce qui se présente comme une réflexion politique porte en réalité sur les règles d’un fonctionnement des parcs humains. S’il existe une dignité de l’homme qui mérite l’attention philosophique, c’est surtout parce que les hommes ne sont pas seulement entretenus dans les parcs à thèmes politiques, mais s’ y entretiennent eux-mêmes. L’humain est une créature qui se soigne et qui se protège. Peu importe où il habite, il créera un parc autour de lui. Que ce soit dans les parcs urbains, nationaux, régionaux ou écologiques, partout l’homme tient à dire son mot sur les règles par lesquelles il s’auto-régit.

En ce qui concerne le zoo platonicien, il lui importe surtout d’apprendre si la différence entre la population et la direction est seulement de grade ou bien d’espèce. Dans le premier cas, la distance entre les protecteurs et leurs protégés serait simplement pragmatique et due au hasard (on pourrait donc attribuer aux troupeaux la faculté de réélire leur protecteurs). Si, cependant, il s’agit d’une différence d’espèce entre les directeurs du zoo et les habitants, elle serait si fondamentale qu’une élection ne serait pas conseillée, le pouvoir serait le résultat d’une prise de conscience. Et seuls les mauvais directeurs de zoo, les pseudo-hommes d’État et les sophistes politiques feraient leur publicité avec pour argument qu’ils seraient de la même espèce que les troupeaux. Le véritable éleveur, lui, miserait sur la distance et ferait discrètement comprendre que son action consciente le rapproche davantage des Dieux que des créatures confuses placées sous sa protection.

L’intuition dangereuse de Platon pour les sujets dangereux rencontre le point aveugle de tous les systèmes politiques et pédagogiques civilisés : l’inégalité des hommes face au savoir qui donne le pouvoir. Sous la forme logique d’un exercice de définition grotesque, le dialogue de l’homme d’État développe les préambules d’une anthropotechnique politique. Il ne s’agit plus seulement de diriger en les apprivoisant des troupeaux déjà dociles, mais d’élever systématiquement des exemplaires humains plus proches de leur état idéal. Cet exercice a un début si drôle que même sa fin qui l’est beaucoup moins pourrait susciter des rires. Quoi de plus grotesque que définir l’art de l’homme d’État comme une discipline qui s’occupe, parmi les créatures vivant en troupeaux, de celles qui marchent sur leurs pieds ?

Les leaders des hommes ne font quand même pas l’élevage d’animaux qui nagent. Parmi les animaux terrestres, il faut ensuite distinguer ceux qui ont des ailes et ceux qui n’en ont pas, pour arriver à des populations qui n’ont ni ailes ni plumes. L’étranger, dans le dialogue de Platon, ajoute que ce peuple doté de pieds est lui aussidivisé : « une partie serait sans cornes et l’autre avec ». Un interlocuteur vif comprend rapidement que les deux entités correspondent à deux formes de l’an pastoral : il faudrait donc des protecteurs pour les troupeaux à cornes, et d’autres pour les troupeaux sans cornes. Et l’on prend vite conscience du fait que pour trouver les véritables leaders, il faut éliminer ceux qui s’occupent des troupeaux à cornes. Car si l’on décidait de mettre les hommes sous la protection de gardiens formés pour le bétail à cornes, il faudrait s’attendre aux débordements que provoquent les gens non qualifiés.

Il arrive aux bons rois ou basileoi, explique l’étranger, de garder des troupeaux sans cornes (Le Politique, 365 d). Mais ce n’est pas tout, leur tâche consiste aussi a garder des créatures non-mélangées, c’est-à-dire de celles qui ne s’accoupleront pas en dehors de leur espèce, comme le cheval et l’âne. Ils sont donc obligés de veiller sur l’endogamie et d’essayer d’empêcher les abâtardissements. Si l’on ajoute que ces êtres sans ailes et sans cornes qui s’accouplent au sein de leur espèce ont pour caractéristique d’être bipèdes, l’art pastoral se référant aux bipèdes sans ailes, sans cornes et non mélangés serait le véritable choix contre mille pseudo-compétence. Ce type de pouvoir doit à son tour être subdivisé entre formes violentes-tyranniques et formes volontaires. Et si on élimine la variante tyrannique comme fausse et trompeuse, il reste le véritable art politique, défini comme « celui qui prend soin d’un troupeau de bipèdes quand il est aussi volontairement exercé qu’accepté », (Le Politique, 276 e).

Jusqu’à ce point, Platon a su parfaitement décrire sa théorie sur l’art de l’homme d’État en se servant des métaphores du gardien et de son troupeau. Parmi des douzaines d’illusions, il a choisi l’unique image, l’unique idée valable de la chose en question. Mais alors que cette définition semble aboutie, le dialogue saute tout d’un coup vers une nouvelle métaphore. Non dans le but de confirmer ce qui a été atteint, mais dans l’optique de ressaisir avec plus d’énergie et un regard critique la partie la plus difficile de cet art, le contrôle de la reproduction par le biais de l’élevage. C’est l’occasion d’évoquer la parabole célèbre du tisserand sur l’homme d’État. Ce qui fait véritablement la valeur de l’art royal, ce n’est pas, selon Platon, le vote des citoyens qui, selon leur humeur, accordent ou refusent leur confiance. Elle n’est pas non plus le produit d’un privilège hérité ou une forme de prétention nouvelle.

Le seigneur platonicien trouve sa raison d’être seulement dans sa connaissance royale de l’élevage, savoir de spécialiste d’une forme rare et réfléchie. Ici émerge le fantôme d’une royauté d’élite qui se base sur ses connaissances en matière de sélection et d’organisation de l’être humain, sans pour autant toucher à son libre choix. L’anthropotechnique royale s’attend donc à ce que l’homme d’État sache associer les qualités les plus favorables pour le fonctionnement d’une communauté en vue d’une homéostasie optimale, en sélectionnant des volontaires qui acceptent de se laisser diriger. C’est possible, si on introduit à quantité égale dans le tissu de la communauté les deux qualités principales de l’espèce humaine : son courage guerrier d’un côté, sa réflexion humano-philosophique de l’autre.

À cause du manque de diversité, ces deux qualités comportent cependant un danger, celui de la création d’espèces dégénérées : primo, l’esprit belliqueux peut conduire à des conséquences dévastatrices pour la patrie : secundo, le retrait dans le silence de ceux qui se targuent de spiritualité, peut les rendre si mous et si indifférents à l’État qu’ils pourraient être entraînés dans la servitude sans s’en rendre compte. C’est pourquoi l’homme d’État doit sélectionner les natures non-appropriées avant de commencer de construire l’État à l’aide des êtres appropriés. L’État-modèle a besoin pour sa construction de natures honorables et volontaires, de courageux qui s’occupent des dures tâches, mais aussi de ceux qui s’adonnent à la réflexion, au « tissu plus doux et plus gras ». Si on voulait parler d’une façon anachronique, ce sont alors ceux qui réfléchissent qui entreraient dans le business culturel.

« Nous voilà au terme de l’entrelacement royal : l’achèvement, par un tissage régulier, du tissu que produit l’action politique entre les caractères portés au courage et ceux qui inclinent à la modération, est atteint lorsque l’art du roi rassemble leurs deux existences en un tout unifié par la communauté de pensée et l’amitié, et lorsque, après avoir réalisé, en vue de la vie commune, le plus magnifique et le meilleur des tissus, et y avoir enveloppé toute la population de la cité, mes esclaves comme les hommes libres, il lui donne par cet entrelacement, une ferme cohésion… » (311,b, c)

Le lecteur moderne qui tourne son regard tout à fois vers l’éducation humaniste de l’époque bourgeoise, vers l’eugénisme fasciste, et vers l’avenir biotechnologique, reconnaît inévitablement le caractère explosif de ces réflexions. Ce que Platon exprime par l’intermédiaire de l’étranger est le programme d’une société humaniste incarné par le seul à qui il soit possible d’être pleinement humaniste : le seigneur de l’art pastoral royal. Le devoir de ce sur-humaniste serait en somme la planification des caractéristiques de l’élite, que l’on devrait reproduire par respect pour le tout.

Il existe pourtant une dernière complication qu’on devrait soumettre à la réflexion : le gardien platonicien est véritable parce qu’il incarne l’image terrestre de celui qui est unique et naturel ; du Dieu originel qui, sous le règne de Chromos, avait directement les hommes sous sa protection. On ne doit pas oublier que chez Platon aussi il est question de Dieu seul comme gardien et éleveur originel de l’être humain. Lors du grand bouleversement (métabole) sous le règne de Zeus, les Dieux se retirèrent en laissant aux hommes la tâche de se garder. Elle revint naturellement au savant, en sa dignité d’éleveur et de gardien : car c’est lui qui sait préserver la mémoire des Dieux. Cette passion humaine qui veut que l’homme se garde par ses propres moyens resterait un vain effort sans ce modèle du sage.

2 500 ans après le retrait des Dieux, il semble que les sages aient suivi leur exemple, nous laissant seuls dans notre ignorance et neutre pseudo-savoir. Ces textes que les sages nous ont laissés luisent d’un éclat qui devient de plus en plus sombre. Ils sont toujours disponibles en éditions plus ou moins accessibles. On pourrait les consulter à nouveau, si seulement on avait une raison. C’est leur destin de finir dans des bibliothèques silencieuses, tels des courriers abandonnés par leur destinataires : ils sont les images ou simulacres d’une sagesse qui a perdu sa valeur pour nos contemporains, émis par des auteurs dont on ne sait plus s’ils peuvent encore être nos amis.

Les courriers que l’on ne distribue plus perdent leur fonction de missives à d’éventuels amis, ils se transforment en objets d’archives. Ce qui a en grande partie brisé l’élan du mouvement humaniste, c’est le fait que les livres, déterminants autrefois, ne jouent plus leur rôle de lettres adressées à des amis, ils ne se trouvent plus au chevet des lecteurs ou sur leur table de travail. Ils ont disparu dans l’éternité des archives. Les archivistes descendent de moins en moins consulter les ouvrages paléographiques pour chercher des réponses anciennes à des questions modernes. Il se pourrait que pendant ces recherches dans les caves d’une culture morte, ces lectures oubliées depuis longtemps commencent à trembloter, comme touchées par un éclair ressurgi du lointain. La cave aux archives pourrait-elle se transformer en clairière ? Tous les signes indiquent que ce sont les archives et leur personnel qui ont pris la succession des humanistes. Le petit groupe, toujours intéressé par ces écrits, prend conscience que la vie peut être la réponse sybilline à des questions dont l’origine est oubliée.

TRADUIT de l’allemand par Christiane Haack
© Le Monde des Débats, Octobre 1999

28
jan
09

Kings of Leon : divin !!!

Les frères Followill (Nathan, Caleb et Jared) ressuscitent le Rock !

Kings Of Leon – Use Somebody

15
avr
08

“Société et solitude” de Ralph Waldo Emerson

“Au cours de mes voyages, je me suis trouvé avec un humoriste qui avait chez lui un modelage de la Méduse de Rondanini, et qui m’assura que le nom sous lequel cette grande œuvre d’art figurait dans les catalogues était inexact ; il était convaincu que le sculpteur qui l’avait taillée la destinait à représenter la Mémoire, mère des Muses. Dans la conversation qui suivit, mon nouvel ami me fit quelques confidences extraordinaires. « Ne voyez-vous pas, » dit-il, la punition du savoir ? Ne voyez-vous pas que, pareil au bourreau du poème de Hood, chacun de ces scholars que vous avez rencontrés à S…, dût-il être le dernier homme, guillotinerait le dernier, sauf un ? » Il ajouta nombre d’observations piquantes, mais son sérieux évident retint mon attention et, durant les semaines qui suivirent, nous fîmes plus ample connaissance. Il avait des capacités réelles, un naturel aimable et sans vices, mais il avait un défaut – il ne pouvait se mettre au diapason des autres. Son vouloir avait une sorte de paralysie, si bien que quand il se trouvait avec les gens sur un pied ordinaire, il causait pauvrement et à côté du sujet, comme une jeune fille évaporée. La conscience de son infériorité la rendait pire. Il enviait aux conducteurs de bestiaux et aux bûcherons de la taverne leur parler viril. Il soupirait après le don terrible de la familiarité de Mirabeau, convaincu que celui dont la sympathie sait descendre au plus bas est l’homme de qui les rois ont le plus à craindre. Quant à lui, il déclarait ne pouvoir réussir à être assez seul pour écrire une lettre à un ami. Il quitta la ville, alla s’enterrer aux champs. La rivière solitaire n’avait pas assez de solitude ; le soleil et la lune le gênaient. Quand il acheta une maison, la première chose qu’il fit fut de planter des arbres. Il ne pouvait se cacher suffisamment. Mettez ici une haie, plantez là des chênes – des arbres derrière les arbres, et par-dessus tout, des feuillages toujours verts, car ils maintiennent le mystère autour de vous toute l’année. Le plus agréable compliment que vous pussiez lui faire, c’était de donner à entendre que vous ne l’aviez pas remarqué dans la maison ou la rue où vous l’aviez rencontré. Tandis qu’il souffrait d’être vu où il était, il se consolait par la pensée délicieuse du nombre inimaginable d’endroits où il n’était pas. Tout ce qu’il demandait à son tailleur, c’était cette sobriété de couleur et de coupe qui ne saurait jamais retenir l’œil un instant. Il alla à Vienne, à Smyrne, à Londres. Dans toute la variété des costumes, le carnaval, le kaléidoscope des vêtements, il s’aperçut avec horreur qu’il ne pouvait jamais découvrir dans la rue un homme qui portât quoi que ce fût de pareil à son habillement. Il aurait donné son âme pour l’anneau de Gygès. Le tourment d’être visible, avait émoussé en lui les affres de la mort. « Croyez-vous, » disait-il, « que j’aie une telle terreur d’être tué, moi qui n’attends que le moment de laisser glisser mon vêtement corporel, de me dérober dans les étoiles lointaines, et de mettre des diamètres de systèmes solaires et d’orbites sidérales entre tous les esprits et moi – pour épuiser des siècles dans la solitude et oublier, si possible, jusqu’au souvenir même ? » Ses gaucheries sociales lui donnaient un remords allant jusqu’au désespoir, et il parcourait des kilomètres et des kilomètres pour se défaire de ses contorsions de visage, de ses tressaillements de bras et haussements d’épaules. Dieu peut pardonner les péchés, disait-il, mais pour la maladresse, il n’est point de pardon au ciel ni sur terre. Il admirait Newton, non pas tant pour ses théories sur la lune, que pour sa lettre à Collins, où il défend d’insérer son nom avec la solution du problème dans les Philosophical Transactions : « Cela me ferait peut-être connaître davantage, chose que je m’applique particulièrement à éviter. »

Ces conversations m’amenèrent un peu plus tard à connaître des cas similaires, et à découvrir qu’ils ne sont pas très rares. On trouve peu de pures substances dans la nature. Les tempéraments qui peuvent supporter dans le plein jour les rudes procédés du monde doivent être d’une pauvre constitution moyenne – comme le fer et le sel, l’air atmosphérique et l’eau. Mais il est des métaux, comme le potassium et le sodium, qui, pour se garder purs, doivent être conservés sous le naphte. Tels sont les talents orientés vers une spécialité, qu’une civilisation à son apogée nourrit au cœur des grandes villes et dans les chambres royales. La nature protège son œuvre. Un Archimède, un Newton, sont indispensables à la culture du monde ; aussi les préserve-t-elle par une certaine sécheresse. S’ils avaient été de bons vivants, aimant la danse, le Porto et les clubs, nous n’aurions ni la « Théorie de la Sphère », ni les « Principes ». Ils avaient ce besoin d’isolement qu’éprouve le génie. Chacun doit se tenir sur son trépied de verre, s’il veut garder son électricité. Swendeborg lui-même, dont la théorie de l’univers est fondée sur le sentiment, et qui revient à satiété sur les dangers et l’erreur de l’intellectualisme pur, est contraint de faire une exception extraordinaire : « Il est des anges qui ne vivent pas associés, mais séparés, chacun dans sa maison ; ceux-là habitent au milieu du ciel, parce qu’ils sont les meilleurs. »

Nous avons connu maintes gens d’esprit distingué qui avaient cette imperfection de ne pouvoir rien faire d’utile, pas même écrire une phrase correcte. Que tout homme ayant des tendances délicates, soit disqualifié pour la société, c’est chose pire et tragique. A distance, on l’admire ; mais amenez-le face à face, c’est un infirme. Les uns se protègent par l’isolement, d’autres par la courtoisie, d’autres encore par des manières acidulées ou mondaines – chacun cachant comme il peut la sensibilité de son épiderme et son inaptitude à la stricte intimité. Mais, en dehors des habitudes de self-reliance qui doivent tendre en pratique à rendre l’individu indépendant de la race humaine, ou bien d’une religion d’amour, il n’est aucun remède qui puisse atteindre la racine du mal. Un tel individu semble à peine avoir le droit de se marier : comment pourrait-il protéger une femme, celui qui ne peut se protéger lui-même ?

Nous prions le Ciel de devenir des êtres de tradition. Mais s’il est quoi que ce soit de bon en vous, le Ciel avisé veille à ce que vous ne le deveniez pas. Dante était d’une société très désagréable, et on ne l’invitait jamais à dîner. Michel-Ange a connu à cet égard d’amers et tristes moments. Les ministres de la Beauté sont rarement beaux dans les salons et les carrosses. Christophe Colomb n’a point découvert d’île ni d’écueil aussi solitaires que lui-même. Cependant, chacun de ces maîtres a bien vu la raison de son isolement. Il était seul ? Certes, oui ; mais sa société n’avait d’autres limites que la quantité de cerveau que la nature avait désignée à cette époque pour diriger le monde. « Si je reste, » disait Dante quand il fut question d’aller à Rome, « qui ira ? et si je pars, qui restera ? »

Mais la nécessité de la solitude est plus profonde que nous ne l’avons dit ; elle est organique. J’ai vu plus d’un philosophe dont le monde n’est assez large que pour une personne. Il affecte d’être un compagnon agréable ; mais nous surprenons constamment son secret, à savoir qu’il entend et qu’il lui faut imposer son système à tout le reste. L’impulsion de chacun est de s’écarter de tous les autres, comme celle des arbres de tendre au libre espace. Quand chacun n’en fait qu’à sa tête, il n’est pas étonnant que les cercles sociaux soient si restreints. Comme celui du président Tyler, notre parti se détache de nous tous les jours et, finalement, il nous faut aller en Sullcy. Pauvre cœur ! Emporte mélancoliquement cette vérité – il n’est point de coopération. Nous commençons par l’amitié, et toute notre jeunesse se passe à rechercher et recruter la sainte fraternité qu’elle formera pour le salut de l’homme. Mais les étoiles les plus lointaines semblent des nébuleuses ne formant qu’une lumière ; cependant, il n’est point de groupe que le télescope ne parvienne à dissoudre ; de même, les amis les plus chers sont séparés par d’infranchissables abîmes. La coopération est involontaire, et nous est imposée par le Génie de la Vie, qui se la réserve comme une part de ses prérogatives. Il nous est facile de parler ; nous nous asseyons, méditons, et nous nous sentons sereins et complets ; mais dès que nous rencontrons quelqu’un, chacun devient une fraction.

Bien que le fond de la tragédie et des romans soit l’union morale de deux personnes supérieures, dont la confiance mutuelle pendant de longues années, dans l’absence et la présence, et en dépit de toutes les apparences, se justifie à la fin en prouvant victorieusement sa fidélité devant les dieux et les hommes, source de joyeuses émotions, de larmes et de triomphe – bien que cette union morale existe pour les héros, cependant, eux aussi, sont aussi loin que jamais de l’union intellectuelle, et l’union morale n’a pour but que des choses comparativement basses et extérieures, comme la coopération d’une compagnie maritime ou d’une société de pompiers. Mais comme tous les gens que nous connaissons sont insulaires et pathétiquement seuls ! Et quand ils se rencontrent dans la rue, ils n’osent dire ce qu’ils pensent l’un de l’autre. C’est à bon droit, en vérité, que nous reprochons aux hommes du monde leurs politesses superficielles et trompeuses !

Telle est la tragique nécessité que l’expérience rigoureuse découvre sous notre vie domestique et nos rapports de voisinage, nécessité qui, comme avec des fouets, pousse irrésistiblement chaque âme adulte au désert, et fait de nos tendres contrats quelque chose de sentimental et de momentané. Nous devons conclure que les fins de la pensée étaient péremptoires, puisqu’elles ont dû être assurées à un prix si ruineux. Elles sont plus profondes qu’on ne peut le dire, et relèvent de l’immense et de l’éternel. Elles descendent à cette profondeur d’où la société même surgit et où elle disparaît – où la question est : Qui a la priorité, l’homme ou les hommes ? – où l’individu est absorbé en sa source.

Mais il n’est point de métaphysique qui puisse légitimer ou rendre tolérable cet exil parmi les rochers et les échos. C’est là un résultat si contraire à la nature, c’est une vue si incomplète, qu’il faut la corriger par le sens commun et l’expérience. « L’homme naît auprès de son père et y demeure. » L’homme a besoin du vêtement de la société, sinon on a l’impression de quelque chose de nu, de pauvre, d’un membre qui serait comme déplacé et dépouillé. Il doit être enveloppé d’arts et d’institutions, tout comme de vêtements corporels. De temps à autre, un homme de nature rare peut vivre seul, et doit le faire ; mais enfermez la majorité des hommes, et vous les désagrégerez. « Le roi vivait et mangeait dans sa grand’salle avec les hommes, et comprenait les hommes, » dit Selden. Quand un jeune avocat dit à feu M. Mason : « Je reste dans mon cabinet pour étudier le droit. » – « Étudier le droit ! » répliqua le vétéran, « c’est au Tribunal qu’il vous faut étudier le droit ! » Et la règle est la même en littérature. Si vous voulez apprendre à écrire, c’est dans la rue qu’il faut le faire. En vue de l’expression, comme en vue de la fin des beaux-arts, vous devez fréquenter la place publique. La société, et non le collège, voilà le foyer de l’écrivain. Le scholar est un flambeau qu’allument l’amour et le désir de tous les hommes. Sa part et son revenu, ce ne sont jamais ses terres ou ses rentes, mais le pouvoir de charmer l’âme cachée qui se tient voilée derrière ce visage rosé, derrière ce visage viril. Ses productions sont aussi nécessaires que celle du boulanger ou du tisserand. Le monde ne peut se passer d’hommes cultivés. Dès que les premiers besoins sont satisfaits, les besoins supérieurs se font sentir impérieusement.

Il est difficile de nous magnétiser, de nous exciter nous-mêmes ; mais grâce à la sympathie, nous sommes capables d’énergie et d’endurance. Le sentiment de l’entente enflamme les gens d’une certaine ardeur d’exécution à laquelle ils atteindraient rarement s’ils étaient seuls. C’est là l’utilité réelle de la société : il est si facile avec les grands d’être grand, si facile de s’élever à la hauteur du modèle existant – aussi facile que pour l’amoureux de nager vers sa fiancée à travers les vagues auparavant si effrayantes. Les bienfaits de l’affection sont immenses ; et l’événement qui ne perd jamais son charme, c’est la rencontre d’êtres supérieurs en des conditions qui permettent les plus heureux rapports.

De ce que les soirées nous semblent fastidieuses, et que la soirée nous juge fastidieux, il ne s’ensuit nullement que nous ne soyons pas faits pour le monde. Un « backwoodsman », qui avait été envoyé à l’Université, me disait que quand il avait entendu les jeunes gens les mieux élevés causer ensemble à l’École de Droit, il s’était regardé comme un rustre ; mais que toutes les fois qu’il les avait pris à part et en avait eu un seul avec lui, c’était eux les rustres, et lui l’homme qui valait le mieux. Et rappelons-nous – les heures rares où nous avons rencontré les meilleurs êtres : nous nous sommes alors trouvés nous-mêmes, et pour la première fois la société a semblé exister. C’était la société, bien que dans l’écoutille d’un brick, ou les îlots de la Floride.

Un homme de tempérament froid, nonchalant, pense qu’il n’a pas assez de faits à apporter à la conversation, et doit laisser passer son tour. Mais ceux qui causent n’en ont pas davantage – en ont moins. Ce qui sert, ce ne sont pas les expériences, mais la chaleur pour fondre les expériences de chacun. La chaleur vous fait pénétrer comme il convient en des quantités d’expériences. Le défaut capital des natures froides et arides, c’est le manque d’énergie vitale. Elle semble une puissance incroyable ; c’est comme si Dieu ressuscitait les morts. Le solitaire regarde avec une sorte d’effroi ce que les autres accomplissent grâce à elle. C’est pour lui chose aussi impossible que les prouesses du Cœur-de-Lion, ou la journée de travail d’un Irlandais sur la voie ferrée. On dit que le présent et l’avenir sont toujours des rivaux. L’énergie vitale constitue le pouvoir du présent, et ses hauts faits sont comme la structure d’une pyramide. Leur résultat, c’est un lord, un général, un joyeux compagnon. En face d’eux, comme la Mémoire avec son sac de cuir paraît un mendiant vulgaire ! Mais cette ardeur géniale se trouve en toutes les natures à l’état latent, et ne se dégage qu’au contact de la société. Bacon disait au sujet des manières : « Pour les acquérir, il suffit de ne pas les mépriser ; » de même, nous disons de cette force vitale qu’elle est le produit spontané de la santé et de l’habitude du monde. « Pour ce qui est de la tenue, les hommes se l’apprennent mutuellement, comme ils prennent la maladie les uns des autres. »

Mais les gens doivent être pris à très petites doses. Si la solitude est orgueilleuse, la société est vulgaire. Dans le monde, les capacités supérieures de l’individu sont considérées comme choses qui disqualifient. La sympathie nous abaisse aussi facilement qu’elle nous élève. Je connais tant d’hommes que la sympathie a dégradés, des hommes ayant des vues natives assez hautes, mais liés par des rapports trop affectueux aux personnes grossières qui les entouraient ! Les hommes n’arrivent pas à s’unir par leurs mérites, mais s’ajustent les uns aux autres par leurs infériorités – par leur amour du bavardage, ou par simple tolérance ou bonté animale. Ils troublent et font fuir l’être qui a de hautes aspirations.

Le remède consiste à fortifier chacune de ces dispositions par l’autre. La conversation ne nous corrompra pas si nous venons dans le monde avec notre propre manière d’être et de parler, et l’énergie de la santé pour choisir ce qui est nôtre et rejeter ce qui ne l’est pas. La société nous est nécessaire ; mais que ce soit la société, et non le fait d’échanger des nouvelles, ou de manger au même plat. Être en société, est-ce s’asseoir sur une de vos chaises ? Je ne vais point chez mes parents les plus intimes, parce que je ne désire pas être seul. La société existe par affinités chimiques, et point autrement.

Réunissez des gens en leur laissant la liberté de causer, et ils se partageront rapidement d’eux-mêmes en bandes et en groupes de deux. On accuse les meilleurs d’être exclusifs. II serait plus vrai de dire qu’ils se séparent comme l’huile de l’eau, comme les enfants des vieillards, sans qu’il n’y ait là ni amour ni haine, chacun cherchant son semblable ; et toute intervention dans les affinités produirait la contrainte et la suffocation. Chaque conversation est une expérience magnétique. Je sais que mon ami peut s’exprimer avec éloquence ; vous savez qu’il ne peut articuler une phrase : nous l’avons vu en des réunions différentes. Assortissez vos hôtes, ou n’invitez personne. Mettez en tête à tête Stubbs et Coleridge, Quintilien et Tante Miriam, et vous les rendrez tous malheureux. Ce sera immédiatement une geôle bâtie dans un salon. Laissez les chercher leurs pareils, et ils seront aussi gais que des moineaux.

Une civilisation plus haute restaurera dans nos mœurs un certain respect que nous avons perdu. Que faire avec ces jeunes hommes effervescents qui se frayent un passage à travers toutes les barrières, et se comportent dans toutes les maisons comme s’ils étaient chez eux ? Si mon compagnon n’a pas besoin de moi, je le découvre en un instant, et quand le bon accueil n’est plus, des cordes ne pourraient me retenir. On voudrait croire que les affinités s’affirment avec une réciprocité plus sûre.

Ici encore la Nature se plaît, comme elle le fait si souvent, à nous mettre entre des oppositions extrêmes, et notre salut est dans l’adresse avec laquelle nous suivons la diagonale. La solitude est impraticable, et la société fatale. Il nous faut tenir notre tête dans l’une, et nos mains dans l’autre. Nous y arriverons si, en gardant l’indépendance, nous ne perdons pas notre sympathie. Ces montures merveilleuses doivent être conduites par des mains délicates. Nous avons besoin d’une solitude telle qu’elle nous attache à ses révélations quand nous sommes dans la rue et les palais ; car beaucoup d’hommes sont intimidés dans la société, et vous disent des choses justes en particulier, mais ne s’y tiennent pas en public. Toutefois ne soyons pas victimes des mots. Société et solitude, ce sont là des termes décevants. Ce qui importe, ce n’est pas le fait de voir plus ou moins de gens, mais la promptitude de la sympathie ; une âme saine tirera ses principes de l’intuition, en une ascension toujours plus pure vers le bien suffisant et absolu, et acceptera la société comme le milieu naturel où ils doivent s’appliquer.”

08
avr
08

Apollo 11 : comme si vous y étiez…

Voici quelques-unes des photos prises par Neil Armstrong, Edwin “Buzz” Aldrin et Michael Collins au cours de leur périple…

08
avr
08

A propos du 20ème siècle

“Avez-vous remarqué que dans ce siècle tout est devenu plus vrai, plus véritablement soi-même ? Le soldat est devenu un tueur professionnel ; la politique, du banditisme ; le capital, une usine à détruire les hommes équipée de fours crématoires ; la loi, la règle d’un jeu de dupes ; l’antisémitisme, Auschwitz ; le sentiment national, le génocide. Notre époque est celle de la vérité, c’est indubitable. Et bien que par habitude on continue à mentir, tout le monde y voit clair ; si l’on s’écrie : amour, alors tous savent que l’heure du crime a sonné, et si c’est : loi, c’est celle du vol, du pillage…”

Extrait d’UN AUTRE de Imre Kertész

24
nov
07

Pieces of her…

europe-2-tv-2007-11-13-02-44-42h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-44-43h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-44-47h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-45-15h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-56-57h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-57-08h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-57-01h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-57-03h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-58-38h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-58-39h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-58-41h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-58-42h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-59-35h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-59-38h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-59-40h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-59-42h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-03-26-55h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-03-27-02h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-03-27-28h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-03-27-06h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-03-01-14h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-03-01-17h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-03-01-23h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-03-01-28h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-16-39h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-16-53h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-16-54h.jpgeurope-2-tv-2007-11-13-02-16-33h.jpg

21
nov
07

J.M.G. Le Clézio

Extrait de L’EXTASE MATERIEL de J.M.G. Le Clézio

” Quand je me suis approché de la table, je l’ai vue. C’était le soir, vers onze heures moins le quart environ. L’ampoule électrique brillait avec force au-dessus de la table, et la lumière était jaune, un peu sale. Je l’ai regardée un moment, la mouche posée sur la table. Elle était immobile au beau milieu de la couverture d’un numéro du Time. Elle était installée sur le dessin un peu vert et bleu représentant une tête d’homme de profil. Au sommet de la couverture, près d’une bande rouge, il y avait écrit, en lettres blanches, TIME The Weekly Magazine. On ne la voyait presque pas, minuscule tache noire confondue avec les couleurs glauques du dessin. S’il y avait eu un peu plus d’ombre, là, sur le papier glacé, ou si ç’avait été un numéro de deuil national, je ne l’aurais pas vue. Elle se serait envolée quelques secondes plus tard, elle aurait été se percher sur le fil de la lampe, hors d’atteinte.

Mais c’était trop tard. Je l’avais vue. Sans faire de bruit, j’ai été cherché un journal plié, et je suis revenu, espérant qu’elle ne serait plus là. Mais elle était toujours là.

Je l’ai contemplée un instant, le journal à la main, sans bouger. J’ai vu son corps plein de vie, des ailes fines et brillantes, le duvet de son ventre. J’ai regardé sa tête aussi, la petite boule rougeâtre qui n’était qu’un œil. J’ai senti l’immensité de la chambre vide, autour de moi, de la chambre aux recoins obscurs, aux meubles géants, au plafond pâle, aux fenêtres grandes comme le ciel. Elle habitait ici avec moi, elle partageait cette cabine dans cet instant, dans cette nuit. Elle y avait posé ses pattes microscopiques, elle avait bu les petites gouttes d’humidité, et elle avait trempé sa trompe délicate dans les miettes de confitures tombées sur le parquet. Un peu partout, elle avait pondu ses œufs, dans la poussière, contre la mort.

Sur la couverture du journal, la mouche a fait quelques pas. Elle a marché vers la gauche d’abord, puis elle s’est arrêtée, et elle est repartie vers la droite…

C’était comme si elle avait été là depuis des années, dans cette chambre, devant moi, à cette heure précise et calme. Jamais née, à n’en plus finir.

Puis j’ai senti qu’elle allait s’envoler. La menace et la haine étaient devenues si fortes, si épaisses, tout à coup, dans la chambre, que c’était impossible qu’elle ne comprenne pas…

Un point noir et douloureux qui me voyait et me sentait penché sur lui. J’étais la montagne soudain, la montagne de chair brute qui attaque et tue.

J’ai frappé d’un coup sec. ”

16
nov
07

Dialogue

Entretien avec Paul Thibaud et Alain Finkielkraut

(Le Monde – 11 novembre 2007)

Qu’est-ce qui a changé dans le rapport entre chrétiens et juifs depuis les lendemains de la Shoah, il y a soixante ans ?

Paul Thibaud : Ce qui a changé, c’est le fait, pour les chrétiens, d’admettre la permanence du peuple juif après l’Incarnation du Christ. C’est l’idée que cette permanence du peuple juif, ou son “endurcissement”, comme disait l’apôtre Paul, contribue même, d’une certaine manière, au salut des nations. Une fois ce pas considérable franchi par l’ensemble des Eglises, on peut s’interroger sur le rapport nouveau qui s’annonce. Pourquoi dialoguer, en soi ou entre soi ? A cela le pape Jean Paul II a répondu clairement : pour savoir qui nous sommes. C’est l’identité chrétienne qui se formule face au judaïsme dont elle vient, mais qu’elle ne pourra jamais complètement assimiler, réduire à elle-même. Du reste, l’introduction de textes de l’Ancien Testament dans la liturgie montre que la méditation et la célébration chrétiennes ne se font pas en oubliant le peuple juif.

Alain Finkielkraut : Je dois d’abord préciser que je ne suis ni un notable communautaire ni un juif de l’étude. Notre rencontre n’est pas celle d’un représentant autorisé du judaïsme avec un intellectuel chrétien. Je parle en mon nom et j’observe, moi aussi, un très grand événement : après le traumatisme de l’extermination et le malaise provoqué par le “silence” du pape Pie XII, l’Eglise a rompu avec ce que Jules Isaac, dont on sait l’influence qu’il a eue sur Jean XXIII, le plus grand pape du XXe siècle, appelait “l’enseignement du mépris”.

Hérité de saint Paul, le mépris chrétien visait le juif charnel. Il se fondait sur une opposition tranchée entre l’esprit et la chair. L’esprit, c’était la foi. Et la chair, c’était principalement deux choses : la filiation et la convoitise. L’universalité de la Nouvelle Alliance était censée avoir mis fin au privilège héréditaire des descendants d’Abraham, et les juifs étaient accusés de ne pas comprendre leurs propres Ecritures : celles-ci annonçaient le règne de la charité, mais, comme ils étaient eux-mêmes incapables de s’élever au-dessus des valeurs matérielles, ils furent, comme dit Pascal, déçus “par l’avènement ignominieux et pauvre du Messie” et ils en devinrent les plus cruels ennemis.

Ce mépris n’a plus cours. En 1980, à Mayence, lors de sa rencontre avec la communauté juive d’Allemagne, Jean Paul II a salué “le peuple de Dieu de l’Ancienne Alliance qui n’a jamais été révoquée”. Le juif charnel est réhabilité. L’Eglise fait droit désormais à l’expression dans laquelle tous les juifs se reconnaissent : “De génération en génération.”

La “repentance” dans le monde chrétien n’a pourtant pas fait l’unanimité.

P. T. : Elle est acceptée en France depuis la déclaration des évêques à Drancy en septembre 1997. Ce qui paraît moins clair, c’est la substance de cette repentance. On reconnaît qu’en dépit de la participation des chrétiens au “sauvetage” de beaucoup de juifs en France (la consultation du Livre des Justes est à cet égard probante), l’Eglise en tant qu’institution n’est intervenue que grâce à une poignée d’évêques. On sait que les jésuites de Fourvière qui ont fait Témoignage chrétien n’ont pas obtenu une protestation de la faculté de théologie. La question du rapport entre l’antijudaïsme de la tradition chrétienne et l’antisémitisme moderne est également ouverte. La déclaration Nous nous souvenons du Vatican (1998), qui les séparait complètement, n’a pas convaincu.

On ne peut, dans l’autre sens, dire, comme l’ont fait Jules Isaac et Raul Hilberg, que le nazisme est un concentré virulent de l’antijudaïsme chrétien. Le nazisme était antichrétien. Pourtant, il est apparu en terre de chrétienté, entre Vienne et Munich, d’où il s’est diffusé dans toute l’Allemagne. Cela renvoie aux effets d’une domination cléricale qui a pesé à la fois sur le judaïsme marginalisé et sur le peuple chrétien lourdement encadré. Le nazisme est apparu quand les pouvoirs politiques sur lesquels s’appuyait cette domination ont été ébranlés. La révolte contre l’oppression cléricale que le nazisme exprime s’est retournée contre ceux – les juifs – que ces pouvoirs avaient marginalisés. Au-delà de la réflexion que cet épisode suggère sur les effets de certains régimes de chrétienté, cela indique aussi une tâche actuelle et nouvelle : celle de partager l’histoire avec les juifs, de nous placer avec eux dans une attitude de responsabilité pour le monde que nous habitons.

A. F. : Quand une génération se livre à la repentance, c’est pour affirmer, en réalité, sa supériorité morale sur les générations précédentes. La France est aujourd’hui peuplée de pénitents arrogants qui auraient pris le maquis dès 1940 et qui hurlent au fascisme à la moindre occasion pour bien montrer de quel bois résistant ils se chauffent. Cette repentance n’est pas un mea culpa, c’est une pratique effrontément narcissique et anachronique de la mémoire.

Mais l’Eglise est une institution. Rapport de soi à soi, la repentance lui coûte. Celle-ci est donc authentique et d’autant plus nécessaire que la malédiction du juif charnel est l’argumentaire fondamental où puisent tous les antisémitismes, même le racisme nazi. Il serait trop facile de réduire le nazisme à un déchaînement de paganisme contre la civilisation judéo-chrétienne. Les Aryens, dans la vision nazie, étaient les dépositaires de l’Idéal, la race de l’Esprit ; c’est pour libérer l’humanité de l’étreinte du matérialisme qu’ils ont entrepris l’extermination de la “race juive”.

P. T. : Un idéalisme de la race, c’est bizarre pour les nazis…

A. F. : C’est pourtant vrai.

P. T. : A propos du juif charnel, je voudrais faire une distinction. Il y a la polémique dont on trouve l’écho dans les Evangiles : les disciples de Jésus reprochent à ceux des juifs, majoritaires, qui n’ont pas suivi leur maître, d’avoir été aveuglés par des images de grandeur. C’est une chose, mais c’en est une autre que de rapporter ensuite cette polémique à une essence du juif, qui serait définitivement “charnel”, alors que, par contraste, les chrétiens seraient “spirituels”. La conséquence est que l’accusateur se rend coupable de ce dont il accuse l’autre : au juif on reproche le goût de la puissance, mais cela alimente la volonté de puissance du chrétien. Si cela s’est produit, c’est que les juifs avaient été, dans l’esprit et au bénéfice des chrétiens, sortis, démis de l’histoire. La représentation que l’on avait d’eux s’est bloquée.

Est en cause ici la déformation qui a marqué la mission chrétienne, se glorifiant aux dépens de l’autre. Il est d’autant plus important d’y réfléchir que la situation présente est très différente. Les juifs, qui étaient en marge du monde, sont dans le monde puisqu’ils ont un Etat. Ils sont même au centre du monde en souvenir de la Shoah. A l’opposé, par la sécularisation, le christianisme européen apparaît dépossédé, démenti dans ses prétentions. Il nous faut donc apprendre à revenir sur notre histoire, afin de nous replacer autrement dans le monde, à nous replacer les uns par rapport aux autres, c’est-à-dire à nous reconnaître à la fois charnels et spirituels, particuliers et universels.

Comment expliquer que l’antisémitisme continue d’obséder nos sociétés européennes ? Antisémitisme sans juifs, si on veut bien observer que la plus grande partie des juifs européens ont été exterminés ou ont émigré en Israël…

A. F. : On n’en aura jamais fini, en effet, avec l’antisémitisme… Et nous vivons aujourd’hui un poignant chassé-croisé des mémoires. A l’événement de la Shoah, qui prend une place toujours plus grande dans la conscience européenne, nos démocraties ont répondu par la religion de l’humanité, c’est-à-dire par l’universalisation de l’idée du semblable et la condamnation de tout ce qui divise ou sépare les hommes. “L’Europe est née à Auschwitz”, ont dit Bronislaw Geremek et Robert Badinter, lors de la commémoration du soixantième anniversaire de la libération des camps. Cela signifiait que, pour ne plus exclure qui que ce soit, l’Europe devait se défaire d’elle-même, se “désoriginer”, ne garder de son héritage que l’universalité des droits de l’homme. “Vacuité substantielle, tolérance radicale”, tel est, déclare le sociologue allemand Ulrich Beck, le secret de l’Europe. Nous ne sommes rien, c’est la condition préalable pour que nous ne soyons fermés à rien ni à personne.

Pour les juifs, il s’est passé tout autre chose. Ils n’ont pas emprunté la voie rédemptrice de l’indétermination. Ils ont découvert, avec l’hitlérisme, que, quoi qu’ils disent, fassent ou rêvent, ils étaient rivés à leur judéité. Ce que l’écrivain Aaron Appelfeld exprime admirablement et sans détour : “Vous étiez en marche vers les royaumes enchantés du rejet de soi quand, au beau milieu du chemin, vint la main satanique qui vous a ramené aux fondements de l’existence tribale et vous y maintint de force, non parce que vous étiez telle personne, que vous aviez telle opinion, mais parce que vous faisiez partie du peuple juif.” (dans L’Héritage nu, éd. de l’Olivier, 2006).

Hier encore complémentaires, la mémoire charnelle et la mémoire démocratique entrent aujourd’hui en conflit. La religion de l’humanité fait honte aux juifs de trahir les valeurs proclamées en leur nom. Et les voici à nouveau accusés, mais cette fois par un credo laïque, de s’obstiner dans l’ethnicisme. A l’heure du sans-frontiérisme et du “métissage” généralisé, l’Etat juif et l’identité juive apparaissent comme les très inquiétants vestiges du racisme séparateur. Tel est le paradoxe de notre situation : sous le choc de l’extermination, l’Eglise abandonne la réprobation du juif charnel et la démocratie la reprend fièrement à son compte.

P. T. : Je voudrais faire une lecture moins désespérante de la situation, même si je ne conteste pas l’essentiel de la description. Comment oublier que la conférence de Durban (Afrique du Sud) sur les droits de l’homme, en 2001, a vu une explosion d’anti-israélisme fanatique ? Je partirai, moi aussi, de la religion de l’humanité, mais en ajoutant qu’elle a connu plusieurs formes depuis la fin de la guerre et qu’elle pourrait en connaître d’autres. La première a été la religion “socialiste” de 1945, des travaillistes anglais jusqu’aux communistes. On allait vers une société de justice et d’égalité où la question juive s’évanouirait d’elle-même. Promesse d’assimilation et d’effacement, à la fois utopique, contestable et même perverse, puisque le stalinisme a pu s’en réclamer. Réponse au nazisme par-dessus la tête des juifs, sur lesquels régnait un “étrange silence”, comme l’écrivait Emmanuel Mounier (fondateur de la revue Esprit), en 1945.

La deuxième forme de religion de l’humanité, l’actuelle, est la religion des droits de l’homme supposée offrir une réponse à ce retour de mémoire de la Shoah qui s’est produit à partir des années 1960. Elle est obsédée par le passé, comme désespérée de ne pas pouvoir faire que ce qui a eu lieu ne puisse pas être défait. Mais elle a abouti à un humanisme sans horizon qui se pose en juge de l’histoire et finit par s’en prendre au vouloir-vivre juif, en la “personne” d’Israël.

A. F. : Soyons clairs : la religion de l’humanité est la mienne. J’espère faire partie de ceux dont le sociologue français Emile Durkheim disait, au moment de l’affaire Dreyfus, que quiconque attente à la dignité d’un homme, quel qu’il soit, leur inspire un sentiment d’horreur analogue à celui du croyant quand il voit profaner son idole. Il reste que cette religion conduit ses apôtres les plus zélés à faire le procès du donné, de la particularité, de l’appartenance, bref de la chair et des juifs qui s’entêtent à lui demeurer fidèles.

On sait ou on devrait savoir ce qui s’est passé lors de la première conférence internationale de Durban contre le racisme, l’intolérance et la xénophobie. Mais sait-on qu’il se prépare un Durban 2, plus effrayant encore, avec un Conseil des droits de l’homme à Genève qui, dans l’indifférence générale, fait d’Israël un état génocidaire, et qui explique benoîtement que la laïcité européenne est en réalité discriminatoire et raciste ? Si la France ne frappe pas du poing sur la table, si les pays occidentaux ne menacent pas de boycotter cette conférence, l’Occident en général et l’Etat juif en particulier seront, plus encore qu’en 2001, les boucs émissaires des malheurs de l’Afrique et de la stagnation du monde arabo-musulman.

Nous devons tout faire pour éviter le “clash des civilisations”, mais une autre menace nous pend au nez : la rencontre des civilisations autour de la haine de tout ce qui porte le nom d’Israël. En guise de dialogue, on risque de voir l’antisémitisme antiraciste qui fleurit dans les démocraties du Nord entrer en résonance avec la vision paranoïaque du juif invisible et omnipotent qui sévit dans certains pays du Sud. Quand j’entends des experts français de la gauche qui se veut modérée affirmer que la baisse du taux de fécondité en Iran prouve que ce pays progresse vers la démocratie, que les menaces réitérées par son président négationniste d’effacer “l’entité sioniste” de la carte ne doivent pas être prises au sérieux et que le vrai danger actuel, c’est Israël, l’Amérique et la France américanisée, j’envisage avec effroi le grand rendez-vous civilisationnel de Durban 2.

P. T. : Je nuancerai. S’il y a un Durban 2, ce ne sera pas forcément la répétition de Durban 1. Les pays qui “émergent” du sous-développement peuvent adopter, à l’égard du judaïsme, une attitude totalement différente de celle du monde arabo-islamique, qui pourrait ne plus être le porte-parole du tiers-monde.

Reste la question : comment sortir de la religion du ressentiment qui a perverti la religion de l’humanité ? Ressentiment contre soi-même, contre son histoire d’abord. C’est la négativité de cette religion, sa fixation sur le mal qui est le Mal. Pour cette raison, je pense qu’elle a besoin d’un horizon moral et pratique correspondant à ce nouvel état de l’humanité qu’est la mondialisation, le mélange de marché et des droits de l’homme qui se propose pour cela étant à la fois irréaliste et insuffisant. Comment trouver de quoi aider et guider l’humanité sur la route du “perfectionnement de soi” ? Juifs et chrétiens, nous avons en commun une idée du bien à poursuivre qu’énonce la maxime qu’on associe à l’amour de Dieu et qui condense la loi dont Hitler a voulu assassiner le peuple messager : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même.”

On craint de s’égarer dans les nuées en se donnant une telle référence, mais, alors que se défont les cadres qui faisaient les moeurs, qui servaient de repère au sentiment d’obligation, l’humanité a besoin de faire un saut dans une moralité plus vaste. Ce serait aussi la bonne manière de répondre à Hitler. A ce propos, on a trop confondu le devoir de répliquer avec celui de dénoncer. D’où une surenchère qui a placé les juifs en position d’accusateurs universels. Le devoir actuel me paraît plutôt être de passer à une troisième forme de religion de l’humanité, où les juifs auraient une autre place que celle du reproche vivant.

Chez certains auteurs, on trouve une exhortation de plus en plus pressante à ce que les juifs et les chrétiens nouent une nouvelle alliance, en défense de “l’Occident” face à l’islamisme radical. Qu’en pensez-vous ?

A. F. : Je réponds à votre question par cette question : comment devons-nous répondre à ceux qui désignent notre civilisation comme leur ennemi ? Julien Freund, qui a introduit la pensée de Carl Schmitt en France, a eu cette phrase très profonde : “Ce n’est pas nous qui choisissons notre ennemi. C’est l’ennemi qui nous choisit.” Autrement dit, l’Histoire n’a pas, à proprement parler, de sujet. Nul n’en est l’auteur. Comme le souligne Hannah Arendt, elle n’est pas une oeuvre que l’on fait, mais un réseau d’actions et d’interactions immaîtrisable. Nous autres, Européens, nous sommes sortis de la seconde guerre mondiale persuadés que nos seuls ennemis étaient nos démons. Nous avons donc monté la garde, instauré le régime de la vigilance. Mais voici qu’un nouvel ennemi nous désigne : l’islamisme radical.

Devons-nous réagir ? Ceux qui s’y refusent, en tout cas, ne sont pas animés par l’esprit de paix, mais par une autre idée de la guerre : la guerre civile mondiale qui oppose les dominés aux dominants, c’est-à-dire à l’axe Washington – Tel-Aviv. La révolte des dominés, dans cette optique, est légitime, et ses formes les plus violentes toujours excusables. Eh bien non, l’Occident ce n’est pas seulement la domination, ce n’est pas seulement le crime, c’est un patrimoine, c’est un monde qui mérite d’être entretenu et perpétué. Il ne s’agit pas de revenir, après la fin ou la suspension des guerres idéologiques, aux guerres de religion et de mener, contre l’islam, je ne sais quelle croisade. L’agressivité de l’islamisme radical ne doit pas nous conduire à simplifier l’islam ni à le priver d’avenir en décrétant que les musulmans sont inaptes à la démocratie. Mais nous ne devons certainement pas répondre à la provocation par l’expiation.

P. T. : J’admets qu’on doive répliquer, mais de quelle manière ? En répondant mécaniquement à une hostilité par une autre ? Il se pourrait à ce propos que la référence hitlérienne nous égare, comme elle égare, d’une autre manière, les moralistes rivés au passé. Nos adversaires actuels sont-ils vraiment du type nazi ? Une “fermeté” qui n’est que ferme peut aboutir à des résultats ridicules, comme le prouve George Bush. Il nous faut appuyer notre fermeté sur une idée de ce dont l’humanité actuelle manque, prise entre le déchaînement du marché et la peur pour la planète : un horizon qui ne soit pas désespérant. Le judaïsme et le christianisme doivent être conscients de ce qui fait leur force possible : moins leur performance historique, dont le bilan sera toujours contesté, que ce qu’ils peuvent faire espérer, puisqu’ils sont les deux seules religions à se déterminer en fonction d’une fin, à voir l’humanité comme en chemin.

A. F. : Un chemin à proposer à l’humanité… sans doute. Encore faudrait-il que les juifs aient le loisir de penser à autre chose qu’à Israël. Cela devient difficile dès lors qu’une humanité de plus en plus judéocentrique se polarise sur ce pays, le regarde comme une erreur historique et rêve à haute voix de l’idylle que serait un monde où Israël n’existerait pas.

Mais si j’oublie un instant cette conjoncture douloureuse, je constate que ce qui caractérise les grands penseurs juifs du XXe siècle – Levinas, Arendt, Jonas -, c’est leur insistance sur le thème de la responsabilité. Répondre de l’Autre, répondre du monde, répondre de la culture et de l’expérience des belles choses et répondre de la terre : il ne s’agit plus de réaliser les grandes espérances, mais d’être ému et requis par la fragilité. Cette proposition d’humanité à l’humanité a du mal à se faire entendre, car ce qui règne aujourd’hui c’est le cynisme et le sentimentalisme associés. Les intellectuels, les artistes, les étudiants et les enfants ne cessent de faire la morale, et ils le font d’autant plus volontiers qu’ils n’ont à répondre de rien.

Je reviens sur la pénible affaire Guy Môquet : des professeurs ont dit qu’ils ne voulaient pas enseigner le patriotisme. Or, dans le monde d’aujourd’hui, on n’a que le mot “citoyenneté” à la bouche. On veut organiser des “débats citoyens”. On dit que l’enseignement du français doit nous apprendre à être de “bons citoyens”, ce qui est absurdement réducteur. L’idée de patrie et celle de la citoyenneté divorcent. Mais, comme le rappellent Aristote, Rousseau et plus récemment Arendt, “être citoyen veut dire, entre autres, que l’on a des responsabilités, des obligations et des droits : toutes choses qui ne prennent sens que si elles s’inscrivent dans un territoire”. Un citoyen désaffilié et déterritorialisé est voué à être à la fois ange et bête, c’est-à-dire à conjuguer la générosité la plus abstraite et l’égoïsme le plus étroit. Je ne sais pas s’il existe une pensée juive, mais des penseurs juifs peuvent nous aider, que nous soyons chrétiens, musulmans, juifs ou simples laïques, à sortir du messianisme politique par une autre voie : celle du principe de responsabilité.

P. T. : Je suis d’accord. Nous vivons dans une confusion du juridique et du moral. La morale désormais consiste à revendiquer des droits, elle se veut directement opposable à autrui, elle a quelque chose d’infantile, elle s’empare du droit pour s’éviter l’épreuve qui est pourtant la pierre de touche de la moralité, le fait de “prendre sur soi”, de se reconnaître responsable du monde. L’expérience morale, on la fait quand les choses vous atteignent, interrogent vos propres ressources éthiques. Tocqueville disait que le patriotisme est la première des vertus. Pas la plus haute, la première, celle qui déclenche toutes les autres, l’implication politique étant pour lui le moyen classique de faire échapper la morale à l’abstraction, pour qu’elle devienne exigence vécue et partagée.

Mais c’est dans des conditions de déréliction de la politique et d’infantilisme civique que les religions doivent reconsidérer leur rôle, non pour faire régner communautairement l’ordre moral dans leurs troupeaux, si jamais elles en sont capables, mais pour rendre capables ceux qu’elles touchent d’une véritable attitude morale. Elles peuvent en effet favoriser chez ceux qui entrent dans les récits dont elles sont porteuses la confiance dans le monde, l’espérance permise à une humanité qui va à tâtons vers ce qui la dépasse.

Cela incite réciproquement à réinterroger une laïcité dont la prétention à proposer une morale rationnelle se dissipe. Certes, la laïcité veut qu’on interpelle les religions et qu’on limite leur pouvoir en fonction de considérations civiques, mais la politique ne peut pas ignorer qu’elle aussi fait appel à ce qui en nous relève de la “foi” au sens premier, de cette confiance fondamentale qui a été notre premier contact avec la vie, dans laquelle nous sommes nés et que les grands récits religieux continuent de faire vivre en nous.